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Le barde présomptueux

Illustration de Todd Lockwood

Illustration de Todd Lockwood

- Connais tu l’histoire de la grenouille qui se voulait plus gros que le bœuf ?

Le garçonnet fit oui de la tête.

- Celle du prince charmant transformé en crapaud ?

Le garçonnet hocha à nouveau de la tête. Toutes les histoires impliquant magie et métamorphose, il connaissait. C’en était exaspérant. Cela rappela au vieux conteur, l’histoire du barde présomptueux.

- Je suppose que tu connais aussi celle du barde qui pouvait charmer quiconque avec sa harpe et ses belles paroles !

Le regard de l’enfant marqua enfin de l’intérêt.

- Ce barde s’appelait Arzel, et c’était un elfe. Le plus grand conteur des terres sylvestres, le plus présomptueux aussi. Sais tu ce que présomptueux veut dire, mon garçon ?

L’enfant fit non de la tête.

- Eh bien tu le sauras à la fin de mon histoire. Ce barde, Arzel, avait le pouvoir de charmer quiconque avec ses histoires. Un autre barde, envieux de son succès, lui lança alors le défi de charmer les farfadets de la forêt.

Le garçonnet grimaça de dépit.

- Elle est nulle ton histoire. Des farfadets ! Pouah !

Le conteur se composa un air malicieux.

- C’est exactement ce que s’est dit Arzel. Il s’attendait à devoir charmer un dragon, une liche ou un vampire. Alors des farfadets, ce serait trop faciles.

- Ben ouais, c’est nul, les farfadets, on peut les tuer d’un seul coup d’épée.

- Oui, tu as raison, mais il n’y allait pas pour les tuer, juste pour les charmer avec une histoire.

- Les farfadets, ce sont même pas des monstres, ils sont même pas mauvais.

- Tu as encore raison, mais ils sont malicieux et farceurs.

- Ils n’ont même pas de pouvoir.

- Sur ce point détrompe toi ! Ils ont le pouvoir de renvoyer les pouvoirs des autres !

Le garçon arbora une petite moue dubitative et sceptique.

- C’est complètement nul.

- Pas tant que ça, écoute la suite.

Le vieil homme se tordit les lèvres, se racla la gorge et se lança dans son récit.

- Arzel pénétra la forêt des mystères un beau matin de printemps pour ne jamais en sortir. Il portait sa belle dague à la ceinture, sa veste en pourpoint mauve, celle qu’il réservait à ses expéditions forestières, sa harpe de voyage, accordée par la grande Lisentith, tu connais la belle Lisentith ?

- Non, mais tu vas pas rentrer dans les détails comme ça durant toute ton histoire, parce que ma mère m’attend et j’suis déjà gravement à la bourre ! Alors si tu pouvais sauter des étapes pour en arriver direct à la conclusion, ça m’arrangerait.

Le conteur se renfrogna. Alors celle-là, c’était la première fois qu’on la lui faisait. Sauter des étapes, le priver des détails croustillants, ôter la féérie des descriptions, la saveur des langages, pour que ce foutu gamin ne se fasse pas rosser par sa mère !!! Il marqua sa désapprobation et sa résignation par un long soupir, puis il reprit d’une voix qui masquait sa déception. Etre professionnel en toutes circonstances, malgré tout…

- Après moultes aventures et péripéties, notre brave Arzel finit par rencontrer les farfadets de la forêt. Pas très grands, pas très beaux non plus, grimaçant, cornus…

- Ouais, je sais à quoi ressemblent les farfadets ! le coupa le gamin. Il a réussi son défi ou pas, ton barde ?

- Si tu avais mieux écouté le début de mon histoire, tu aurais eu un indice sur son dénouement.

- Parce qu’en plus, c’est à moi de deviner !

Le vieil homme soupira. Ce petit effronté commençait à l’exaspérer. En plus de gâcher son plaisir de conteur, il frôlait l’insolence. Il décida qu’il était grand temps d’en finir et de trouver un auditoire plus conciliant et attentif.

- Arzel a commencé par jouer de la harpe car il savait que l’essentiel de son pouvoir provenait de son instrument, trouvé jadis dans un trésor, lors d’une de ses aventures. Mais lui qui pensait tout savoir, et qui était sûr de ses facultés et de son charme, ignorait une chose essentielle, une chose que son détracteur, le barde qui lui avait lancé ce défi n’ignorait pas. Le pouvoir des farfadets de retourner le pouvoir des hommes et des objets sur ceux qui en usent.

Le gamin grimaça son intérêt en fronçant des sourcils.

- Et alors, il a pas réussi et c’est tout.

- Non, ce n’est pas tout. Arzel a entonné les premières notes, et déclamé son récit sans s’apercevoir de l’indifférence de son auditoire. Les farfadets commencèrent à chuchoter, puis à rire franchement lorsque les premiers effets apparurent.

- Les premiers effets ? Quels premiers effets ?

Le vieux conteur esquissa un sourire, pas peu fier d’être enfin parvenu à captiver le gamin. Il avait réussi…

- Le pouvoir des farfadets renvoyèrent le charme sur Arzel et sa harpe qu’il triturait de plus en plus nerveusement. Lorsqu’il laissa échapper une première fausse note, il se rendit compte que quelque chose d’anormal se tramait. Il n’avait jamais fait de fausses notes avant ce jour. Mais il était trop tard, car il était totalement captivé par son histoire, ses mots et sa musique.

Le vieillard laissa son récit en suspens pendant de longues secondes, obligeant le gamin à réclamer la suite.

- Et alors ? Il s’est passé quoi au final ?

- Les farfadets entamèrent une ronde endiablée lorsque le charme commença à opérer, hilares et moqueurs lorsque le pauvre barde ne fut plus en mesure de jouer la moindre note, transformé qu’il était en harpe !!!

- Tu veux dire que le barde s’était métamorphosé en instrument de musique ?

Le vieil homme approuva en souriant.

- Il était trop présomptueux pour croire qu’une créature sur cette terre puisse demeurer insensible à son pouvoir de conteur, et cela lui a joué un bien vilain tour… Le dernier de sa belle existence. Une fin héroïque pour un troubadour de sa trempe, ne trouves tu pas ?

- Mouais, bof, moi, je trouve plus héroïque de se faire cramer par un dragon qui défend son trésor, que d’être transformé en instrument de musique par des farfadets ! lui répondit le gamin avant de déguerpir.

Le conteur haussa les épaules, dépité, et s’en retourna vers le comptoir où l’aubergiste le surveillait d’un air goguenard.

- Alors ? Il est pas commode le marmot ? lui lança-t-il en se retenant de rire franchement. Allez, vous l’avez bien mérité votre plat de fayots !

Le conteur se renfrogna mais garda le silence. Il venait de relever le défi de l’aubergiste pour pouvoir manger et boire à l’œil, il n’était pas particulièrement fier de l’avoir relevé, mais il n’avait pas d’autres solutions pour ne pas se coucher le ventre vide. Et tout à l’heure, il lui faudrait jouer pour les clients afin de pouvoir dormir sous un toit. Dure, la vie d’artiste… Cela changera-t-il un jour ? Cela a-t-il changé ? Le monde est-il devenu insensible à la poésie et aux histoires ? N’est il peuplé que de farfadets et de présomptueux ?

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E
C'est magnifique je vais le partager sur mon défi de demain sur mes deux blogs " contes,légendes,mythes bisous
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