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Les deux soeurs

Illustration de Stawicki.

Illustration de Stawicki.

Sheena avait toujours eu la peau très pale, mais en ces funestes circonstances, son visage paraissait presque cireux. Les vestales qui l’avaient apprêté sur son lit de mort avaient aussi maquillé les tâches qui étaient inopportunément apparues. La princesse de Nolgador n’était plus… Emportée par un mal aussi mystérieux que fulgurant. Elle suivait ainsi notre père dans la tombe de quelques mois, et ne connaîtrait jamais le bonheur de se livrer à un prince, et de lui donner des enfants. Et des princes, il y en avait une belle brochette pour assister à ses funérailles. Je les passe discrètement en revue. Gareth, son promis, est le plus beau, mais je ne peux me rabattre sur lui, ce serait indécent. Jaunas est le plus riche, mais sa mère est une vraie sangsue… Pourquoi ne pas me laisser courtisée par Trendhir, il est très jeune, mais n’en sera que plus malléable… Dans quelques semaines, quelques mois au plus tard, il me faudra en choisir un... Ne surtout pas me précipiter. Mon regard suit le cortège et tombe sur le grand myste, encore plus austère qu’à l’accoutumée dans sa grande robe sombre. Un vilain frisson me parcoure l’échine. A-t-il eu le temps de me sonder ? Je chasse aussitôt mes pensées inconvenantes, et resonge à ma sœur, qui n’aura pas eu le temps de profiter de la vie.

Pauvre Sheena… Pourquoi me laisses-tu endosser les responsabilités de la gouvernance, la corvée de me choisir un mari, l’obligation de lui concevoir un petit héritier, qui ne manquera pas de brailler et courir partout dans le palais ? C’est toi qui avait été élevée pour ces responsabilités… Pas moi… Je ne suis pas prête…

Le myste prends place dans les tribunes dressées en face de la grande clairière pour se recueillir au milieu des gens de cour et des princes venus de tout le Royaume. Je suis seule au-dessus de la grande pierre tombale sur laquelle ma sœur est étendue, et je fais face à l’immense tribune. Les pleureuses couvrent les murmures attristés, et parviennent à me communiquer leur peine. Une larme coule enfin sur ma joue… Bénis soient les dieux…

Je me saisis de la main de ma sœur et les souvenirs m’assaillent. Des cris et des disputes autour du vieux puits lorsque nous jouions à statue-soleil, aux confidences que nous partagions sur les jeunes princes que l’on te présentait, ces heureux jours ressurgissent au meilleur moment pour entretenir ma peine et te rendre un dernier hommage… Ah Sheena, pourquoi a-t-il fallu que cette complicité ne soit brisée ? Quelle belle enfance nous avons eu ! Pourquoi nos chemins se sont-ils séparés ?

Je sens le regard du myste peser sur mon front. Le sorcier est en train de me sonder… Même à plus de cent mètres, il tente de lire en moi, de s’immiscer dans mon esprit. Vieux fou, tes jours sont comptés… Tu ne sais pas à qui tu t’attaques. Je lève le nez du beau visage apaisé de ma sœur pour le reporter sur la tribune qui me fait face. Je repère immédiatement le vieux sorcier au milieu de la foule. Il est au bord de l’apoplexie. Il vient de percevoir la noirceur de mon âme… Oui, c’est toi que j’ai traité de vieux fou. J’esquisse un timide sourire peiné, mais lui, et lui seul, peut y percevoir le sous-entendu narquois.

Je m’empare du sceptre de pouvoir soigneusement posé sur le ventre de Sheena, qu’elle semble encore tenir par-delà la mort. Un instant, je redoute qu’elle ne se s’éveille, que tout cela ne soit qu’un rêve, que ses doigts se crispent sur l’artefact magique et qu’elle révèle au monde des vivants de quelle vilaine façon, je l’ai expédié rejoindre celui des morts…

La rupture que je cherchais tout à l’heure, je l’ai bien sûr à l’esprit… Une mauvaise rencontre, un livre ensorcelant, et ma vraie nature s’est révélée. Celle d’une enchanteresse ambitieuse privée du pouvoir parce que née deux ans trop tard… Quelle injustice ! J’étais si brillante, quel dommage que mon éloquence et mon intelligence ne puisse servir mes intérêts et ceux du Royaume en même temps. C’est chose faite désormais, je vais régner, ma sœur, et je suis à peine désolée d’avoir dû user de ce poison qui t’a rendu si malade ces derniers jours. Quelle femme infâme je suis, n’est-ce pas ! Mais tout est question de point de vue. Tu étais trop bonne pour régner, tu sais ce que l’on dit sur les gens trop bon… Non, je t’épargnerai ma réponse, même psychique, j’ai juré ne pas te tourmenter par-delà la mort. Je le pourrai, mais eu égard à notre enfance joyeuse, je respecterai ton trépas. En revanche, le myste, qui tente maintenant de contrer ma malveillance, je suis sûre de venir déterrer son cadavre et le livrer aux chiens. Je le vois se lever, scandalisé par mes pensées, terrifié par les souffrances que je viens de lui promettre. Oui, grand myste… Tu vas souffrir… Et longtemps en plus de cela… Car je me suis livrée aux dieux noirs, et la Mort va te faucher… Maintenant.

Un cri s’élève dans la foule. Le myste vient de s’écrouler. Je dissimule mal le sourire de contentement qui se dessine sur mes lèvres. Mais je suis si loin des tribunes. Qui peut le voir ? Je baisse les yeux sur la dépouille de Sheena et me rend compte qu’elle me regarde, les yeux exorbités de souffrance… Une souffrance indicible… Celle d’avoir perdu à jamais sa petite sœur… Devenue sans qu’elle ne s’en rende compte, sinon sur sa pierre mortuaire, quelle enchanteresse maléfique je suis devenue.

Ce sort de rappel à la vie, une seconde, juste pour lui permettre de comprendre ce qui lui est arrivé, est la touche finale de mon plan machiavélique pour la faire souffrir une éternité de ténèbres… Pourquoi ? Faut-il une raison à cela ? Est-il si inconcevable de penser qu’il existe sur cette terre des hommes et des femmes mauvais, qui agissent pour le compte des dieux noirs, et que répandre le Mal et la souffrance suffit à leur bonheur…

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