Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Mourir en poète maudit

Mourir en poète maudit

Soigner le mal par le mal… Puisque je suis maudit, depuis quelques temps, je me plais à fréquenter les établissements les plus malfamés de Kos, participer aux défis les plus stupides, provoquer les types les plus dangereux de la ville. Mourir en poète maudit… A ma sauce bien sûr, une belle lame au travers du corps, devant un auditoire conquis, sous les regards apeurés de donzelles charmées. Pas d’un trop plein de substances douteuses absorbées dans une alcôve de taverne, je ne veux pas que l’on me retrouve au petit matin noyé dans ma gamelle de fayots. Une si belle apparence ne peut être ainsi barbouillée, une peau si délicate, maculée de sauce répugnante… Non, il me faut une mort digne du barde que je suis ! La tête haute, ma lyre dans une main, mon épée dans l’autre, le verbe facile et la botte secrète pour parer le mauvais coup, du mauvais coucheur qui n’aura pas apprécié mon algarade !

- A la fin de l’envoi je touche !

Vous voyez le genre. Partir avec le panache avant de sentir le souffle de ma succube me glacer le sang.

Sauf que je suis plus habile à provoquer avec les mots que survivre à un duel ! Ah les butors de pieds plats ! Ils n’ont aucun sens de l’humour, ils veulent en découdre, sauver leur honneur, et tous les coups sont permis. Je me suis souvent retrouvé à faire face à un escrimeur hors pair alors que j’avais pris soin de provoquer un lourdaud qu’il m’aurait été facile de désarmer et ridiculiser. Sauf que le triste Sire était accompagné d’un garde discret qui se substituait au lâche provoqué une fois dans la venelle froide et humide. Je me retrouvais alors le dindon de la farce ! Celui qu’il fallait darder de coups de sabre, farcir à la sauce « je vais te rabattre le caquet, petit cop insolent » !

Alors j’ai mis un peu d’eau dans mon vin (le coq, la farce, celui qu’il faut darder… Oh Cyrano, sort de ce corps !). Il faut dire qu’après deux ou trois estafilades, que l’on sent le souffle de la mort et surtout la douleur d’une lame qui vous embroche le bras comme un rôti, on trouve le duel un peu moins romantique. J’ai donc changé de tactique, surtout après n’avoir dû mon salut qu’à mes jambes et mon souffle, si vous voyez ce que je veux dire. C’est vrai que comme conclusion à un défi, il y a mieux que prendre les jambes à son cou. Mais une force invisible et supérieure, maudite sûrement, la voix de Kora Sahn probablement, ne m’a pas fait renoncer à mes provocations stupides pour autant. J’ai juste changé d’approche et de style, préférant user de mes mains plutôt que le sabre dont le terme pouvait trouver une conclusion trop définitive pour votre serviteur. Sauf qu’il faut l’avouer, si je ne suis pas mauvais l’épée à la main, sans être un bretteur redoutable, je suis franchement inconsistant avec les poings. Mes mains sont faites pour caresser les cordes d’une harpe ou d’une lyre (ou d'une femme bien sûr) pas pour écrabouiller le facies rougeaud et grimaçant d’un type qui a mal pris une rime habile, ou au contraire compris qu’il était le sujet d’une moquerie acerbe. Ne touchez pas à mes doigts, ce sont mes outils de travail bordel ! Quand un gros tas de cent livres vous piétine l’index et l’auriculaire, et que vous sentez leurs petits os fragiles craquer sous son poids, non seulement, vous tournez de l’œil, mais vous vous dîtes aussi que vous n’êtes pas prêt de rejouer la belle gigue endiablée qui avait mis tant d’ambiance à la fesse heureuse le réveillon dernier…

J’ai reçu de belles rossées qui m’ont laissé deux ou trois côtés fêlées et surtout un visage en marmelade. Quel gâchis ! Un conseil aux provocateurs de tous poils. Conservez une belle apparence ! J’ai remarqué que vos traits d’humour recueillaient moins l’assentiment des jouvencelles lorsque vous avez la gueule encore abîmée de votre dernière algarade. Les rieurs, que vous pensiez mettre de votre côté, se gaussent alors très vite des coups de latte qui vous font sauter les dents. Ils se rangent du côté du plus fort, et vous soutiennent lorsqu’il apparaît évident que vous avez pris le dessus verbalement, mais dès lors que vous encaissez les premiers coups, et que vous vous traînez comme une larve en suffocant, bizarrement, les encouragements changent de camp. J’ai remarqué que l’inspiration me venait facilement avec les gros débiles genre « la Montagne », mais que ces gros tas vous faisaient ensuite payer au centuple les bons mots dont ils étaient victimes, à croire même qu’ils avaient vu ou entendu comment le pauvre Oberyn avait été mise en pièce par Gregor Clegane ! Si je vous assure, il y en a un qui m’a foutu ses gros pouces crasseux dans les yeux… J’invente rien, le parallèle saute aux yeux quand même… Désolé… J’en perds même ma finesse d’esprit… Maudit, vous dis-je… Je suis maudit…

Voilà mon quotidien depuis que j’ai posé le regard sur ce foutu parchemin… Plus une ligne d’écrite, plus une note de jouée, plus de nouvelle de mon soi-disant éditeur…   et surtout, ce changement de caractère spectaculaire.

Moi qui étais si calme, si posé, si prudent, je me retrouve dans la peau d’un provocateur éméché, au mieux, inspiré, au pire, ridicule, qui finit baffé, et bafoué. Il me faut vite changer si je ne veux pas ternir ma belle réputation de façon durable. Entacher ma carrière avant qu’elle ne commence… Quel gâchis ! Empêcher une étoile de briller avant qu’elle n’atteigne son firmament ! Voilà peut être la réalité de ma malédiction.

Je vais donc soigner le mal par le mal, mais d’une autre façon. Finies les provocations ridicules, et l’appel romantique de la mort… Finies mes visites nocturnes des bas-fonds de la cité, je me rends de ce pas à la grande bibliothèque de Kos, en quête d’un ouvrage susceptible de me révéler un moyen de lever la malédiction. Il doit bien exister quelqu’un qui a écrit sur le sujet, un mage, un nécromant, un poète maudit comme moi qui s’en serait sorti ? Non ? Vous êtes sûr ? Je vais trouver, je le sens…

Une photo tirée du film "Princess bride"... Désuet, mais charmant.

Une photo tirée du film "Princess bride"... Désuet, mais charmant.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
B
bisous Evy, bonnes fêtes.
Répondre
E
Chouette article bonne journée à toi bisous
Répondre