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Naissance d'une succube

Naissance d'une succube

Chaque succube a son histoire, celle de Kora Sahn est pour le moins singulière, et l’ouvrage que je tiens entre les mains me la révèle dans ses grandes largeurs. Je parcoure le grimoire sans pouvoir le quitter des yeux avant la fin. L’expression « dévorer un livre » n’a jamais aussi bien porté son nom.

Les succubes ne sont pas nées succubes, elles le deviennent… Ainsi commence ce livre que l’auteur n’a pas désiré signer. Ces quelques lignes manuscrites n’ont d’autres prétentions que de délivrer celui qui aura été maudit. Là, je me détends et esquisse même un large sourire. C’est de moi qu’il parle… Ben oui, le maudit, c’est moi… Ce livre est peut-être la solution à mes problèmes.

Kora Sahn est issue d’une grande famille de marchands. Son père n’est autre que l’illustre Jorda Sahn, grand maître de la corporation des tisserands, et fondateur de la puissante guilde des marchands qui régente les affaires de Kos depuis la nuit des temps. Je prends conscience après seulement la première page que je suis plongé dans une histoire qui remonte à des lustres, je ne suis pas grand historien, mais je dirais plus d’un siècle au moins.

 

- Deux, me précise une voix dans mon esprit.

 

Je lève les yeux de mon grimoire et perçoit Bazhell, assis en face de moi, tout sourire. Mon magicien, les bras croisés sur la poitrine, les mains enfouies dans les pans de sa manche, tranquillement adossé au rayonnage, lit en moi comme dans un livre ouvert… Là encore, jamais expression n’a si bien porté son nom (je suis trop fort pour les replacer 😉). Bazhell vient probablement de me lancer un sortilège qui lui permet de lire le livre en même temps que moi.

 

- Jorda Sahn a vécu à Kos il y a plus de deux cents ans, et il était adepte d’une magie noire qui, dit-on, lui a permis de prospérer.

 

- Et vous comptez me spoiler tout le grimoire ? Parce que si vous connaissez déjà l’histoire, on peut peut-être gagner du temps, et aller directement à l’essentiel… Genre, pour lever cette malédiction : boire du lait de chamelle, mélangée à du sang de crapaud, un soir de pleine lune, tout nu, seul sur le sable, les pieds dans l’eau… (tiens ça me rappelle une chanson… Que j’ai même peut-être composée ??).

 

- Je suis désolé, j’apportais cette précision au cas où le mystérieux auteur du grimoire n’en aurait pas été informé.

 

Je soupire, et replonge dans mon bouquin. Deuxième page, première phrase : « Jorda Sahn était connu pour ces rituels de magie noire qui lui apportèrent très vite puissance et prospérité. » Je lance un coup d’œil narquois à mon magicien. Son secret était visiblement connu de beaucoup de monde. Jorda Sahn conclut ainsi de nombreux contrats commerciaux et contribua à la réputation autant qu’à la richesse de Kos. En récompense, le comte Edelmarck décida d’en faire un échevin. Il eut alors voix au chapitre et fit entrer des édiles de chaque corps de métiers au prestigieux conseil de la cité. Mais, ce que tout le monde ignore ou presque, c’est que Jorda doit son succès à son épouse, la très belle et très mystérieuse Asaran. C’était elle qui l’a instruit aux mystères de la magie noire. Un soir, elle l’initia aux sacrifices et aux promesses interdites.

 

- Promesses interdites ?

 

A peine formulai-je cette interrogation que la voix de Bazhell raisonnait dans mon esprit.

 

- Souhaitez-vous quelques éclaircissements ?

 

Je note une pointe d’ironie dans sa requête, mais je me dois de bien comprendre chaque mot, chaque idée, si je veux espérer me débarrasser de cette fichue malédiction. J’acquiesce d’un clignement de paupière.

 

- Excusez-moi, je n’ai rien entendu.

 

- Oui. C’est quoi ces promesses interdites ?

 

- Une promesse aux entités maléfiques. Un pacte diabolique qui amène le succès escompté, le savoir réclamé, que sais-je, le coup de pouce du destin, en échange d’un service.

 

- Et sait-on quel service fut réclamé par ces entités maléfiques ?

 

- Lis-la suite, notre mystérieux auteur devrait nous en dire plus.

Naissance d'une succube

Les sacrifices se multiplièrent et les promesses qui allaient avec aussi. Au gré des cadavres qui jonchaient l’ascension fulgurante de Jorda Sahn, le marchand commençait à éprouver des remords. L’on disait alors qu’un vampire avait élu domicile dans la cité et qu’il y semait la mort comme un paysan sème le blé. Pas une semaine sans un homme retrouvé pendu, égorgé, vidé de son sang, trucidé, éviscéré… De vilaines rumeurs commencèrent à circuler en ville, et Jorda Sahn fut bien contraint de mettre un terme à ses agissements. Et au fond, il avait un siège au conseil, il était immensément riche et respecté, que demander de plus ? Les sacrifices et les promesses interdites cessèrent du jour au lendemain, sans fâcheuses conséquences pour son auteur qui se crut alors sorti d’affaire. Il vécut ainsi quelques années, en oubliant presque les crimes odieux qu’il avait commis. Cette période lui permit en partie de les racheter, en se présentant comme un grand négociateur oeuvrant pour le bien-être de la cité, un homme juste et bon. Sauf que le temps passa et qu’il n’avait toujours pas d’héritier. Sa femme, pourtant jeune et magnifique, ne semblait pas parvenir à enfanter. Malgré les coïts nombreux… y compris avec d’autres partenaires que son légitime époux. Le prix du sang et de la magie noire, évidemment… Un prix que les initiés évitent de partager avec les jeunes sorcières qui espèrent pouvoir connaître les joies de la maternité tout en lançant des mauvais sorts.

 

- Elle croyait pouvoir frayer avec les divinités souterraines et maléfiques, et ensuite, changer les couches de son gosse, sans problème ! Les dieux, mêmes mauvais, ne permettent pas à des femmes aussi viles d’enfanter, et c’est une bonne chose !

 

Je lance un regard incrédule à mon magicien. Que vient faire cette digression dans le récit ? Je replonge dans mon grimoire en arborant un petit rictus contrarié, bien visible, pour qu’il s’abstienne à l’avenir de me sortir pareilles inepties ! Des femmes mauvaises qui ont des gosses, je peux lui en faire une liste, il n’aura pas assez de la nuit pour la lire !

Malgré les réticences et interdictions de son mari quant au recours désormais de la magie noire, Asaran Sahn, dans le secret d’une grotte en contrebas des chutes de l’Avranis, se livra à de nouvelles pratiques interdites. Elle aurait un enfant, rien ne pourrait lui interdire ce plaisir d’être mère. Elle s’en remit donc aux démons du sixième cercle, aux diables des neufs enfers, aux incubes et aux succubes des plans infernaux. A ses injonctions menaçantes, les entités maléfiques répondirent mais exigèrent en retour, la promesse la plus excitante pour eux…

 

- Tu seras mère, lui répondit dans le brasier, un démon cornu, au faciès grimaçant. Mais à deux conditions. La première, le sacrifice que nous exigerons pour cette vie que tu réclames, sera le tien !

 

Asaran Sahan refusa tout net.

 

- Je viens vers vous pour connaître la joie de la maternité, pas celle de la grossesse. S’il s’agit pour moi de voir mon corps déformer par le bébé que je porterai, et mourir en couche en donnant la vie comme une gueuse qui accouche dans une étable, très peu pour moi. Je vis dans l’or et la soie, l’opulence et le confort ! Je veux une fille que je verrais grandir, que je pourrais éduquer, à qui je donnerais le sein, et à qui j’apprendrais la vie. Je veux une fille et je veux la voir grandir.

 

- Tu auras ta fille et tu la verras grandir, rétorqua, menaçante, la voix dans le brasier. Mais ton sacrifice est inéluctable. Cette fille ne sera pas humaine, même si elle en aura l’apparence.

 

- Que sera-t-elle ? Je ne veux pas d’un monstre.

 

- Elle sera l’être le plus beau, le plus charmeur, le plus intelligent qui soit, et en cela, il ne peut, par l’accumulation de toutes ces qualités, être de nature humaine. Toute mère souhaite le meilleur à son enfant, et nous te l’offrons.

 

- Mais ce n’est pas gratuit.

 

- Rien en ce bas-monde ne l’est. Et le prix c’est toi ! Asaran. Nous te laissons le temps d’éduquer et aimer ta fille, mais le jour où celle-ci perdra son innocence, le jour où elle deviendra femme, nous viendrons te chercher.

 

- Vous avez parlé de deux exigences, émit la sorcière, encore soupçonneuse. Mon sacrifice est la première de ces exigences, mais la seconde ?

 

- Il ne te suffit pas de savoir que ta fille ne sera pas de nature humaine, tu veux que nous rajoutions une autre clause à notre contrat ?

 

- Quelle sera-t-elle ? De quel monstre voulez-vous que j’enfante ?

 

- Quelle créature est à la fois charmante, intelligente, belle et maléfique ?

 

- Une succube…

 

Et là, c’est moi qui souffle la réponse, avant même de tourner la page de mon grimoire. Comme si le démon m’avait posé la question directement. Je replonge le nez dans le grimoire, passionné par ce que je lis, mais ce n’est qu’un début, la suite est bien plus effrayante encore…

Naissance d'une succube
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R
j'ai beaucoup aimé cette histoire moi qui ne connaissais rien aux succcubes appart leurs roles, inventé ou pas je la trouve sympathique comme histoire
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B
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