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Bas les masques !

Bas les masques !

De retour à « La fesse heureuse », je suis heureux de retrouver l’atmosphère festive de mon auberge préférée. Il y a ce soir un monde fou, de la musique, des nuages de fumée, des senteurs de poulet grillé, des filles aux charmes révélées, et des éclats de voix joyeux qui fusent de partout. Cela me fait du bien de retrouver cette ambiance, et plus encore de retrouver Harken, qui se lève de notre table pour me saluer et m’inviter à le rejoindre. Mon ami était parti convoler dans la cité des Doges quelques jours, je vais devoir le mettre au parfum des dernières évolutions de mon aventure, ce qui tombe plutôt bien, me direz-vous, car vous avez probablement oublié les derniers rebondissements. Je suis accompagné de Bazhell Reed, dont l’apparence ne laisse planer aucun doute sur son personnage… Genre, magicien niveau 9, alignement Lawful Good… Trop voyant, pas passe-partout pour deux sous avec son bâton, sa robe chatoyante, ses glyphes sur ses poignets. Il fait trop magicien à mon goût, surtout depuis que je nourris quelques doutes sur sa réelle identité et plus encore sur ses motivations. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, je le rappelle, c’est qu’il connaît les mots prononcées par ma succube pour me maudire. Moi, je les connais pas cœur, c’est un peu normal, ils tournent sans cesse dans ma tête pour mieux me tourmenter… Mais lui, comment les connaît-il ?

 

« Je suis la voix de la vérité et me dois de te mettre en garde. Si tu poses les yeux sur moi, je lirais en toi et exaucerai ton vœu le plus cher… Mais ton âme à moi sera liée à jamais… Sauf si tu peux me livrer une âme plus riche que la tienne, ou, plus improbable, si tu peux me prendre en défaut de vérité. »

 

Je fais les présentations puis nous nous asseyons à la table où Harken a déjà descendu quelques godets, en compagnie de deux donzelles à la poitrine généreusement découverte.

 

- Je fête mon retour de Venise, dit-il en emplissant aussitôt trois nouveaux godets. Cela faisait bien longtemps que je ne t’avais plus vu ramener un ami à notre table. Au cas où tu ne t’en serais pas aperçu, il porte une robe mais cela n’en fait pas une femme pour autant, me chuchote-t-il grossièrement avant de partir dans un rire gras et poussif.

 

Quelle belle entrée en matière ! Il a pris une belle avance sur nous quant au nombre de verres autorisées… Ben, oui, quitte à casser le mythe, mais dans notre monde aussi, il existe un certain  nombre de verres autorisées avant d’être jeté manu militari de l’établissement. Trente-trois… Dites trente-trois…Trente-trois pintes… Au-delà, et un alchimiste nain l’a prouvé… Kro nain-bourg… Vous ne pouvez plus boire sans pisser en même temps. Les tenanciers ont donc élaboré cette charte qui régente la vente d’alcool dans les tavernes, dite la règle des trente-trois. Harken en a déjà descendu dix, je viens de finir le décompte des timbales. C’est aussi la raison pour laquelle les tables ne sont jamais débarrassées, vous n’avez jamais remarqué ? Si elles le sont, c’est suspect, c’est une auberge de pisse-froids, passez votre chemin. Harken me raconte ses exploits de pick pocket, puis ses escapades en gondole en galante compagnie, et enfin la conclusion de ses escapades sous les nombreux ponts de la cité. Je profite d’une pause pour enchaîner sur le résumé de mes aventures.

 

- Pendant que tu prenais du bon temps dans les bras de ces filles peu regardantes, moi je me démenais en recherche à la bibliothèque pour trouver un moyen de me débarrasser de Kora Sahn !

 

- Moi j’attire les filles, et toi, tu cherches à t’en débarrasser, voilà la grande différence entre nous, Breth. Le vrai malheur de ta vie ! Regarde, tu vas à la bibliothèque chercher un livre, j’imagine, et tu reviens avec… l’auteur de ce livre peut-être ?…

 

Il se tourne vers Bazhell qui s’étrangle avec sa bière. Je le vois recracher dans sa chope puis s’empourprer jusqu’à la racine de ses cheveux. Expression toute faite et inappropriée le concernant puisque je le rappelle, Bazhell est dépourvu de toute pilosité. Pas un poil sur le caillou. C’est donc une boule rouge désormais qui nous tient compagnie. Il a un air tout à la fois stupéfait, gêné et coupable.

 

- Un putain d’écrivain à la noix que tu ramènes à notre table, poursuit Harken sur un ton moqueur. Une chochotte qui tient pas l’alcool ! J’espère au moins qu’il t’a livré le secret de ta malédiction ! Un bon moyen pour renvoyer ta succube dans les abysses, les enfers ou je ne sais trop quoi !

 

Je demeure bouche bée devant Bazhell qui n’en finit plus de rougir. Il lève les yeux au plafond, puis replonge le nez dans sa mousse. Il évite mon regard comme la peste. La culpabilité est aussi visible que son gros nez rouge au milieu de la figure. Harken l’a mis à jour… Et c’est pour cette raison qu’il ne sait soudain plus du tout où se mettre. Son malaise est palpable. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? C’est lui l’auteur de l’ouvrage !

 

- Ma place n’est pas ici dans cette taverne, dit-il en s’écartant de la table.

 

Harken lui saisit le poignet au moment où il s’apprête à se lever.

 

- Allons reste avec nous. J’ai rien contre les écrivaillons, surtout ceux qui peuvent aider mon ami ! T’as même pas fini de trinquer !

 

- Je dois partir, répète le mage, de plus en plus mal à l’aise.

 

Il retire la main de la table avec une détermination qui me laisse percevoir l’espace d’un instant que Bazhell n’est pas magicien. Il est plus fort, plus puissant, plus déterminé, plus impliqué dans cette histoire, qu’il ne veut bien le laisser paraître. Comment ai-je pu passer à côté de cela ? Comment ai-je pu être dupé aussi facilement ? Il aura profité de mon état de faiblesse, c’est bien connu, les gourous font de même, et on se dit toujours « moi, ça me serait jamais arrivé »… Ben si, ça arrive…

 

- Comment je viens à bout de cette putain de succube ? Insistai-je en me levant à mon tour.

 

Je lui fais face et mon regard est des plus menaçants. S’il ne me répond pas, je le chope par le col et le rosse devant tout le monde. Une bonne bagarre de taverne, ça fait longtemps que je n’en ai plus déclenché une. Et je crois que sobre, cela m’ait jamais arrivé. Et là, à cet instant, je suis plus lucide que jamais. Je n’ai jamais été aussi lucide de ma vie.

 

- Vous avez lu le livre, tout est dedans ! Vous savez comment la vaincre, et où la trouver ! Je ne peux plus rien pour vous !

 

L’image d’une cascade s’impose à mon esprit. Sa magie est à l’œuvre… Je me souviens avoir lu, page 76, second paragraphe, onzième ligne :

 

« Malgré les réticences et interdictions de son mari quant au recours désormais de la magie noire, Asaran Sahn, dans le secret d’une grotte en contrebas des chutes de l’Avranis, se livra à de nouvelles pratiques interdites. »

 

- Et je fais quoi après ?

 

C’est vrai quoi, je la retrouve et ensuite ? On les tue comment les succubes ?

J’ai à peine formulé la question, qu’une voix caverneuse me livre la réponse directement dans mon esprit. Ce n’est pas celle de Bazhell, d’ailleurs mon homme est déjà sur le seuil de l’auberge. Il a profité de la vision créée dans mon cerveau pour s’éclipser. Je me précipite vers lui, je vais me défouler sur lui, il aurait pu me dire tout ça dès le départ.

 

- Non je ne pouvais pas, répond la voix caverneuse dans mon esprit au moment où je me saisis de la poignée. Moi aussi je suis maudit… A ma manière, évidemment…

 

Cette voix caverneuse ne peut-être que celle du magicien. Ce serait même sa vraie voix que cela ne m’étonnerait pas. Une voix d’outre-tombe, une voix de démon peut-être… J’ouvre la porte de la fesse heureuse et me précipite dans la rue sombre des gorgerins pour le rattraper. Mais il n’y a personne. La ruelle est déserte. Bazhell Reed a disparu.

 

- Le défaut de Vérité, me souffle-t-il. C’est la vérité qui la tuera…

Bas les masques !
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