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La trahison des alchimistes

La trahison des alchimistes, de Breth Harken

La trahison des alchimistes, de Breth Harken

Un beau matin… Ah oui que ce matin était beau… Malgré la grisaille environnante, le froid glacial et les mines dépitées des passants que j’ai pu croiser… Quel beau matin que ce matin-là !

Je marche d’un pas lent, guidé comme souvent par l’inspiration du moment, attentif à rien et à tout, distrait par un parfum, un regard, une silhouette, souvent féminine je le confesse volontiers, que ce soit pour le parfum, le regard ou la silhouette… Mais ce matin-là, c’est l’étal d’une échoppe qui devait attirer mon regard. Est-ce une apparition ? Le fruit de mon imagination ? Je me frotte les yeux, et m’approche du moinillon assis derrière son étalage d’ouvrages et bibelots en tout genre. Je me penche et me pince en même temps afin de m’assurer que je ne rêve pas ! C’est bien mon manuscrit qui trône au milieu d’une statuette de magicien, de chandeliers, de bougeoirs, de fioles et autres codex. Mon nom figure bien sur la couverture, et le titre en blanc sur fond noir, devant un guerrier en armure, lui-même devant un traité d’alchimie… « La trahison des alchimistes »… Je suis en extase et l’admire un bon moment sans rien pouvoir dire, submergé par l’émotion.

- Je connaissais pas ce type, me lance le vendeur en relevant mon air hébété.

- Hein ?

Je concède que ma répartie sur le coup n’était pas des plus fameuses, mais c’est la première qui me sois venue.

- Ce Breth Harken, reprend le moinillon improvisé libraire de rue. Je le connaissais pas, on m’a livré ses bouquins hier, ils sont partis comme des petits pains, c’est le dernier exemplaire !

Voir son livre en vente sur une table, à la vue des passants (certes pas encore nombreux à cette heure matinale et grise), cela vous remue agréablement les tripes. C’est un choc qui me laisse sans voix et l’air stupide.

- Alors vous le prenez, il ne coûte que 19,50 € !

Je fouille mes poches, je n’ai pas la moitié de cette somme.

- Je suis l’auteur, finis-je par articuler. Je suis Breth Harken !

Le moine prend un air offusqué et se saisit de son bâton derrière lui.

- C’est ça, et moi je suis Gandalf ! Si tu continues à me prendre pour un idiot, je te transforme en pâté pour nazgul ! Pov’naze !

Pas très charitable le moinillon ! Je préfère renoncer et reculer prudemment. Dans ma retraite, je bouscule un jeune homme qui s’excuse et s’approche du vantail ouvert sur sa boutique. Il scrute les livres mais s’attarde plus particulièrement sur le mien. Il n’hésite qu’un instant, s’empare de mon manuscrit et s’empresse de regagner son chez-lui pour en dévorer probablement le contenu. Je ne le crois pas ! Je viens d’assister en direct à la première vente de la « trahison des alchimistes » (éditions Baudelaire, en vente partout…lol)

- Tu vois, quand je te disais qu’il s’en vend comme des petits pains ! T’as pas voulu me croire ?

Non, il a raison, j’ai eu du mal à le croire, et même encore maintenant… Mon éditeur ne m’a pas prévenu, mais il a ainsi inondé la ville de ma prose.

Je retourne aussitôt à l’auberge prévenir mon ami Harken. Lui aussi va avoir du mal à le croire. Le succès est bien au rendez-vous, comme me l’avait assuré ma chère succube. Finalement, être maudit a des bons côtés. Vivons le présent, je sauverai mon âme plus tard, à l’article de la mort par exemple, comme la plupart des hommes qui font dans leur froc au moment de rendre des comptes !

Lorsque j’arrive à l’auberge, il y a une queue impressionnante devant la porte. Un monde fou, une foule bruyante… A cette heure matinale, c’est étonnant ! Le soir, parfois, lorsqu’il y a des concerts, des beuveries, ou des tournois de cartes, la « fesse heureuse » fait salle comble… Mais là, le soleil n’est levé que depuis une heure à peine. Je m’approche et commence à entendre bruisser sur les lèvres, un nom que je connais bien… Le mien…

- On veut voir Breth Harken ! Où est-il ? On nous a dit qu’il signerait son ouvrage !

Non, mais je rêve… Ils tiennent tous mon recueil… Ils sont là pour moi… Oui, c’est cela, je rêve, je vais me réveiller, et conclure ma petite chronique en vous disant que tout ce que j’ai couché sur papier depuis le début n’était que le fruit de mon imagination. Je l’ai fait une fois dans un des trois tomes de ma trilogie… Le dernier je crois… Tout un chapitre rondement mené et bien écrit, on y croit jusqu’au bout avant que mon personnage ne s’éveille, en transe, il a tout rêvé… Non, je vous promets de ne pas vous faire ce coup-là… Ce serait un coup bas ! Je ne rêve donc pas, et je suis bien obligé de me frayer un chemin à travers la foule de mes admirateurs et admiratrices. Le succès a du bon, il y a beaucoup de femmes, et mignonnes en plus de cela ! Il est reconnu que les femmes lisent plus que ces balourds de bonhommes qui préfèrent user de leurs muscles plutôt que leur esprit. Ce matin, ce n’est pas pour me déplaire.

- Hey Breth ! Par ici !

C’est Harken qui me hèle depuis notre table. Je constate alors que la longue file d’attente conduit à cette table.

- Ils sont là pour toi ! « La trahison des alchimistes », tome un de la trilogie de l’Eugord, est paru. Et je ne sais par quel miracle mais il se vend bien !

Je jette un coup d’œil à la longue file qui sinue entre les tables de la taverne, et qui mène jusqu’à Harken, qui accueille mes admirateurs, une bière à la main, et une plume dans l’autre. L’enfoiré !

- Ils sont là pour moi, relevai-je en comprenant qu’il signe à ma place, reçoit les compliments et les baisers des jouvencelles. Ils sont là pour moi et c’est toi qui les reçoit !

- Je ne pouvais les refouler, les donzelles auraient été désabusées. Remarque, maintenant que tu es là, elles vont sûrement être déçues !

Je m’installe sans égard pour sa remarque un peu facile, et lui prend des mains la plume avec laquelle mon imposteur signe en mon nom.

- Tu m’en veux pas, j’ai juste mis le nom de famille… Harken, plaisante-t-il.

Je me retiens de lui planter la plume entre les deux yeux, préférant accueillir ma première admiratrice d’un large sourire. Je me retourne et fait face alors à un visage placide et rond, chauve et à la moustache tombante.

- Pour Goliath, dit-il en me tendant l’ouvrage. Vraiment j’ai adoré.

- Merci.

Je me rends compte à cet instant que le compliment est plaisant à entendre, qu’il soit adressé par la plus belle des demoiselles ou le plus laid des hommes. Je lui rend son sourire en l’accompagnant de mon regard le plus sincère et le plus reconnaissant.

Toute la journée, je vais signer, embrasser, étreindre, remercier… Le rêve de tout auteur j’imagine… Mais je vous ai dit que je ne rêvais pas, n’insistez pas ! Je ne vous ferai pas ce vilain coup mille fois repassés, relus, et dont les ficelles sont si usées que je me déshonorerai à les réutiliser aujourd’hui.

Il n’empêche que comme dans un rêve, je finis la soirée en charmante compagnie. Une fan de ma plume, la première, ça ne se refuse pas ! Elle se nomme Keitlyne, elle est belle comme le jour. Elle me fait oublier Weenara qui nous sert en me lançant des éclairs, et qui s’est jusqu’à présent refusé à moi. Cela me plaît de parader en charmante compagnie, juste pour la rendre jalouse. Il faut dire qu’en plus d’être belle, Keitlyne a lu mon manuscrit et semble capable d’en réciter au mot près quelques passages. Elle m’impressionne… Et en plus, elle est entreprenante. Ses mains s’égarent vite sous la table, pour délacer mes chausses. Stop ! Censure ! La suite ne vous regarde pas… Enfin, bon, si un peu, vous êtes là pour savoir comment tout cela va finir… Vous attendez la chute, mon fameux réveil ! Et en effet, la chute est douloureuse, le réveil difficile, mais pas dans le sens que vous croyez, non, pas du tout…

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