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La taverne des aventuriers à deux balles

La taverne des aventuriers à deux balles

         Ma mésaventure nocturne, aussi terrifiante qu’humiliante aura au moins eu le mérite de me pousser à réagir. Pas question pour moi d’entamer une vie monastique, vouée à la seule adoration de Kora Sahn. Si je dois bander, ce ne sera jamais en songeant à un démon ailé. Mon âme lui appartient, d’accord, mais qu’elle ait au moins la décence d’attendre ma mort… Ma vie, je veux en profiter, et baiser qui je veux, quand je veux. Je n’ai signé aucun contrat, il n’y a pas de paragraphe dissimulé, juste un accord de principe, un accord verbal, je ne me suis engagé que sur mon âme, pas sur les parties viriles de mon anatomie…

Le lendemain de cette débandade cauchemardesque, j’ai donc décidé de reprendre le cours de mon destin en main. Je vais trouver d’un pas décidé le bureau de mon éditeur, un dénommé Beau Delaire, éponyme d’un ancien ménestrel très célèbre, mais qui n’a de beau que le prénom. En effet, ledit Beau Delaire, est un grand échalas voûté, au crâne chauve et au teint de vampire. S’il n’avait ce regard perçant, et ce sourire malicieux, je l’aurais pris pour un grand benêt un peu sot. Je le surprends dans son imprimerie entouré des petites mains occupées à faire sécher les feuillets de mon manuscrit, déjà en rupture de stock.

- Breth Harken, notre nouveau barbouilleur à succès ! S’écrie-t-il en me voyant franchir le pas de sa presse. Vous ne perdez pas de temps !

Pourquoi en perdrai-je ? Il ne manquerait plus que je clamse avant de m’être débarrassé de ma malédiction, et je passerai le restant de mes jours embroché comme un rôti à me faire dorer la couenne… Enfin, c’est comme ça que je me représente les enfers… Je viendrais vous dire, si malheureusement je ne parviens pas à me libérer de mon mauvais sort.

- C’est que voyez-vous, j’ai une dette à m’acquitter au plus vite !

Mon grand échalas chauve et cireux me sourit d’un air peu convaincu.

- Ils disent tous cela vous savez !

Auraient-ils tous connu le succès en vendant leur âme au diable ? Comme moi ensuite, ont-ils tous cherché à la racheter ? Cela expliquerait bien des choses… Les succès immérités et incompréhensibles de Marc Lève-toi, Guillaume Mousson seraient-ils dus à un pacte avec une succube eux-aussi ? J’avoue n’avoir jamais abordé ce sujet sous cet angle. Mais je m’égare, comme à chaque fois. D’ailleurs, mes réflexions silencieuses sont empreintes d’une perplexité dont profite mon éditeur.

- Vous êtes étonné vous-même de votre succès, poursuit-il. Et vous êtes venu chercher le bénéfice de vos ventes avant que votre vilain éditeur ne se soit envolé avec la caisse. C’est ainsi que vous voyez les choses j’imagine.

- Pas vraiment, non. Mais vous avez raison sur un point. Je suis quand même venu chercher le bénéfice de mes ventes !

- Et vous êtes un homme riche, Breth Harken. « La trahison des alchimistes » s’est vendu comme des petits pains. Nous en avons écoulé hier en une journée, autant que Guillaume Mousson en une lune.

Mon œil s’allume d’une lueur intéressée. Seules comptent les piécettes que je vais rassembler aujourd’hui. Je vais en faire usage pour me débarrasser de cette maudite succube ! Oh je ne vais pas les lui reverser, je sais très bien que ce n’est pas l’argent qui la motive. Elle va me rire au nez… Non, j’ai un autre plan en tête… je vais me payer les services d’aventuriers mercenaires pour la renvoyer dans son sixième cercle infernal, je sais où les trouver, il y a une taverne spécialisée pour ce genre d’offres d’emplois… La taverne des aventuriers à deux balles, pas loin du cloaque.

Je m’y rends aussitôt, alourdi de deux énormes bourses d’or. Je vais pouvoir recruter les meilleurs guerriers et magiciens du Royaume… Kora Sahn, prend garde à ton petit cul ailé, tu as mis Breth Harken en rage, tu vas voir ce qu’il en coûte de t’attaquer au héros de mes chroniques…

La taverne des aventuriers à deux balles se trouve évidemment à l’autre bout de la cité, il me faut pas moins de deux heures pour m’y rendre. Bon j’avoue que j’ai dû tourner en rond au moins trois quarts d’heure dans ce fichu cloaque à la con. Ses rues sont si étroites que j’ai dû fourrer mes mains sur mes bourses d’or pour ne pas me les faire piquer à chaque fois que je croisais un passant. Arriver à la taverne avec mes deux sacoches, en soi, ce fut déjà une aventure. Mais bon, j’ai une succube pour ennemie, je ne pouvais pas m’attarder sur quelques coupe-jarrets, des gamins insolents, des faux borgnes, des fausses putains. Je vais livrer bataille au démon, je ne vais pas me rabaisser à raconter comment un petit morveux m’a traité de tous les noms lorsque je lui ai demandé mon chemin.

La taverne est piteuse. Une enseigne rouillée pend sous une porte cochère, j’ai bien failli passer devant sans la remarquer. Et l’intérieur est pire que tout. Des mus et des tables couverts de graffitis, un sol crasseux qui retient chacun de mes pas tant il colle sous mes semelles, des alcôves sombres, emplies de mines patibulaires. Un repaire de pirates, un vrai piège à pigeon. Serai-je un aventurier novice abusé par une fausse réputation ? L’on m’aurait menti ? Y-a-t-il dans ce trou à rats de véritables héros capables de sauver mon âme ? M’aurait-on attiré ici, à l’insu de mon plein gré pour que j’y perde ma fortune ? A toutes ces questions qui vont hanter vos nuits, vous obtiendrez des réponses dans le prochain épisode…

La taverne des aventuriers à deux balles
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