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Le concert de Bru Bru

Le concert de Bru Bru

Au petit matin, c’est Harken qui me réveille, et de la plus brutale des manières. Il hurle ! S’est-il levé du pied gauche ? Sa tisane matinale est-elle trop chaude ? Urina s’est-elle refusée à lui pour la énième fois ? En tous cas, j’ai connu des réveils plus agréables.

 

- Poigne et Bru ont disparu, me lance-t-il sur un ton de reproche. Les rats quittent le navire à l’approche du premier coup de semonce ! Voilà ce qu’il en coûte d’embaucher des aventuriers au rabais !

 

Au rabais, au rabais, pas tant que ça quand même… Mais je me garderai bien de lui dire que le recrutement de cette petite compagnie m’a coûté mes premiers droits d’auteur !

 

- Ils sont peut-être partis en éclaireur ?

 

- Ben voyons. Tu y crois, toi, Bru le moinillon chanteur et Poigne-gay, le… ? Il cherche ses mots sans les trouver. Partis en éclaireur ? Pas crédible pour deux sous ! Change de fin si c’est ce que tu avais prévu dans ta chronique.

 

Mithra s’interpose dans notre conversation tel un arbitre qui veut retenir deux lutteurs. Elle n’en a nullement la carrure (mais nous non plus), en revanche, elle a le mot qu’il faut pour nous réduire au silence en un instant.

 

- Ecoutez !

 

Son visage grave et imprégné nous impose de nous taire. Elle a bien entendu quelque chose, et au bout de quelques secondes de concentration, nous aussi.

 

- C’est Bru, je reconnaîtrais sa voix entre mille, relevai-je, intrigué et aussi inquiet.

 

- Je rêve ou il pousse la chansonnette ? Précise Harken.

 

- Non, tu ne rêves pas et c’est bien ce qui m’inquiète. Levons le camp et allons voir !

 

Mithra, Urina et même Harken obtempèrent sans contester ni même émettre la moindre réserve. J’en reviens pas. Je crois que je viens de donner ma première directive de l’aventure qui ne soit pas discutée, raillée, ou carrément rejetée.

Nous rangeons nos affaires sans précipitation et avec une efficacité surprenante. Nous prenons même soin d’effacer toute trace derrière nous, (et oui, nous sommes également soucieux de la préservation de notre environnement !)

Nous dévalons ensemble le versant de la montagne, sans même avoir à attendre Urina, habituellement occupée au soulagement d’un besoin naturel.

La cité de Cow-vide city nous apparaît encore plus morne et déserte au petit jour, pas encore atteinte par les premières lueurs du soleil, comme confinée dans l’ombre de la montagne qui se dresse au-dessus d’elle.

 

- Cette ville me file la chair de poule ! Avoue Urina.

 

- Moi ce qui me file la chair de poule, c’est ce que Bru est en train de chanter ! Vous n’entendez pas ? Suis-je le seul à l’entendre ?

Si ce soir j'ai pas envie d' rentrer tout seul

 

- Non t’as raison, moi aussi je l’entends.

 

Si ce soir j'ai pas envie d' rentrer chez moi
Si ce soir j'ai pas envie d' fermer ma gueule

 

- Oh non, t’entends ça ?

 

- Quoi ?

 

- Ce qu’il vient de dire ! C’est horrible. Il a pas envie de fermer sa gueule !

 

Nous pressons le pas jusqu’à l’entrée de la cité… Une grande rue déserte, et la voix de Bru qui hurle à n’en plus finir, au-delà des premiers bâtiments, au-delà d’un mur, que l’on perçoit au détour de ce qui semble être un temple.

 

J' peux plus croire, tout c' qui est marqué sur les murs
J' peux plus voir, la vie des autres même en peinture
J' suis pas là pour les sourires d' après minuit

 

- Je suis choquée de l’entendre s’exprimer ainsi, fait remarquer Urina. Vous avez entendu, il ne prononce pas toutes les voyelles !  Comme s’il mangeait les mots, c’est horripilant à la fin.

 

- Moi j’aime bien, dis-je un peu bêtement (oui bêtement car je ne trouve pas d’argument, et après-coup, je me dis que ça ne fait pas beaucoup avancer l’intrigue, cette remarque).

 

Les amis qui s'en vont
Et les autres qui restent

 

- Les amis qui s’en vont, tu parles ! Peste Harken. C’est toi qui t’es barré, et t’es pas mon ami !

 

Se faire prendre pour un con
Par des gens qu'on déteste

 

Je ne peux m’empêcher de penser à la rebuffade que nous lui avons imposée hier soir. Sa douleur était bien réelle. Je m’en veux de ne pas lui avoir parlé, de ne pas m’être excusé. En tous cas, sa douleur l’a inspirée. Sa chanson n’est pas mauvaise, ses mots sont bien tournés. Par contre, les gens qu’on déteste, c’est nous, merci bien…

 

Et les moineaux qui traînent,
Comme je traîne mon ennui
La peur qui est la mienne,
Quand je m' réveille la nuit,

 

- Ouais ben cherche pas, il vient d’avouer, dit Harken en s’arrêtant au beau milieu de la rue.

 

- Avouer quoi ?

 

- Avouer ce qui s’est passé ! T’écoutes pas ce qu’il est en train de hurler ou quoi ? Il vient de t’avouer qu’il a eu peur et qu’il s’est réveillé la nuit ! La suite est facile à imaginer. Il a dévalé la montagne, et il s’est réfugié derrière ce mur !

 

Je préfère ne pas répondre à ce scénario et contredire mon ami car je le connais, nous serions encore partis pour un débat de cinq minutes qui ne déboucherait sur rien. Nous sommes au pied d’un mur, et Bru, auditivement est juste derrière. Ben oui, j’allais pas dire « visiblement » puisqu’on ne le voit pas mais qu’en revanche on l’entend vraiment mieux. D’ailleurs, il a changé d’air et de chanson.

Le concert de Bru Bru

D'abord une pierre qui vole en éclats,
Une drôle de poussière, puis un fracas.
Sortez de chez vous, réveillez tous les gens
Qui ont rendez-vous depuis si longtemps.

 

Deviendrais-je parano ? J’ai l’impression que le vent vient de se lever et que la poussière vole au milieu de la rue. Et derrière cette maison, au coin, n’est-ce pas une silhouette que je viens d’apercevoir ? Par les dieux (oui j’ai changé d’expression, car la dernière était, paraît-il, trop neuneu). Ce qu’il chante se produit. Les gens quittent les bâtiments, quelques-uns, puis des dizaines, des centaines, des milliers…

 

- Qu’est-ce que cela signifie ? S’inquiète Urina. Toutes ces personnes soudain !

 

- On dirait qu’elles répondent à l’appel de notre chanteur ! Croit deviner Mithra.

 

- Je commence à douter qu’il s’agisse de notre Bru Bru, se moque Harken. En attendant, on fait quoi ? Ces gens, t’es sûr que ce sont pas des zombis ?

 

La lumière du soleil répond à sa légitime inquiétude en inondant d’un coup la rue demeurée à l’ombre jusqu’à présent. Des hommes, des femmes, des enfants aussi, avancent doucement vers le mur derrière nous, comme pour mieux écouter le concert donné par-delà ce mur. Les zombis n’auraient pas supporté la lumière du jour, et il n’y a dans leur démarche ou leur regard, aucune hostilité.

 

Un mur est tombé, un homme se retourne.
Est-ce qu'il a rêvé ? Est-ce une page qu'on tourne ?

 

Je me retourne aussitôt les paroles prononcées, et je suis halluciné de constater la disparition du mur. Mes compagnons aussi, à voir leur air effaré. Je n’ai donc point rêvé, il était bien là, la seconde précédente.

 

Déjà  la rumeur qui court de ville en ville.
On s'embrasse, on pleure, il reste immobile...

 

Nous assistons alors, effarés, aux embrassades de cette population qui se retrouve sur la place qui devait se tenir derrière le mur. Mais le plus inouï, reste l’apparition de Bru, sur une grande estrade, au centre de la place, en train de taquiner son luth au beau milieu de la foule grandissante.

 

Est-ce que c'est lui qui perd la tête, qui devient fou...
Même si son cœur est à  la fête ses yeux sont flous.
Combien d'armures, combien de masques, combien de tombes,
Combien de murs se cachent derrière un mur qui tombe ?

 

- J’hallucine ! Souffle Harken, totalement hébété. Les gens ont l’air d’aimer ! Putain ? c’est complètement fou, il a raison, il a du succès. Son rêve se réalise !

 

- Quoi ! S’étrangle Mithra. Qu’as-tu dit ?

 

- Que son rêve se réalisait.

 

- Mais c’est bien sûr ! Comment dirais-je… Elémentaire mon cher Harken…

 

Tiens ça sonne bien cette tirade, faudra que je la ressorte.

 

- Quoi donc ? S’étonne mon ami. Qu’est-ce qui est élémentaire ?

 

- Bru est en train de réaliser son rêve ! Il chante, il a du succès, il a trouvé son public, il donne des concerts devant cent milles personnes ! Je vous suggère de quitter les lieux au plus vite.

 

- Euh cent milles, t’exagères pas un peu ?

 

- Mais il est victime de la malédiction lui aussi ! C’est Kora Sahn qui est derrière tout ça ! Elle l’a attiré dans ses filets par la réalisation de son vœu le plus cher. Fuyez pauvres fous !

 

Tiens, ça aussi, ça sonne bien comme mise en garde, où l’ai-je déjà entendu ? Je comprends néanmoins que notre sorcière a raison sur toute la ligne. Cela expliquerait la magie qui entoure les paroles de ses chansons, et surtout, le ton très juste de sa mélodie et de sa voix. Mithra est tellement persuadée d’avoir raison qu’elle prend peur et s’éloigne à grande enjambée de la place et de la foule qui commence à nous happer vers la scène. Harken la suit immédiatement en tirant Urina par la main.

 

Des larmes peuvent couler, personne se retourne.
L'histoire abandonne les amis qu'on détourne.

 

Je n’ai d’autre choix que d’abandonner ce nouveau compagnon à sa malédiction. Je jure alors de tout faire pour le libérer, lui, mais aussi Gizmo, Ambroise et probablement Poigne-gay, des illusions dont ils sont victimes.

 

Combien de larmes, combien de haines, combien de hontes,
Combien de murs se cachent derrière un mur qui tombe ?
Est-ce que c'est moi qui deviens fou ?
Répondez-moi, mes yeux sont flous.

 

- Je reviendrai Bru ! J’en fais le serment !

 

 

Ps : Le véritable auteur de ces deux textes voudra bien me pardonner d’avoir changé… deux mots à ses paroles… Oui, seulement deux (un par chanson), mais qui donnaient bien plus de sens à mon récit. Saurez-vous retrouver ces mots ?

Le concert de Bru Bru
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E
Excellent !!!<br /> :o)
Répondre
B
Merci Eluyn, les encouragements sont rares et toujours si agréables à entendre et lire... Je prends ;-)... Repasse nous voir à l'occasion, tu es ici chez toi. Et pour info, les aventures de Breth et Harken (celles que tu viens de lire et toutes les autres), seront bientôt publiés sur amazon.