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Cugel l’astucieux – Jack Vance

Cugel l’astucieux – Jack Vance

Cugel l’astucieux – Jack Vance

Une critique rédigée par Harken

 

                   De retour de mon congé estival, je passe en chariot devant la nouvelle demeure de mon cher Barde, qui s’est lancé dans des travaux très éloignés de sa condition et de ses habitudes.

- Salut l’ami ! Que manigances-tu avec cet objet ?

Je contemple mon ami Breth en plein effort en train de tenter de fixer un portail en fer forgé sur les gonds posés à l’entrée de sa propriété.

- Salut Harken, me répond-il. J’installe ce portail pour clore mon bien.

- Quoi ? Toi qui prônais la liberté, le partage, l’égalité... A peine, te voilà devenu propriétaire, que tu renies tes principes ? Par ce comportement, tu éloignes le passant ; quiconque n’est plus le bienvenu chez toi ! Tu me sembles devenu…mesquin !

- Ce n’est pas pour éloigner les passants, mais ceux qui ont de mauvaises intentions. Ceux qui s’approprient le bien d’autrui illégitimement !

 - Ah, ça non ! Tes propos sont directement dirigés contre ma guilde et ma profession. Retire-les immédiatement, ou je serai contraint de te provoquer en duel (à coup de whisky).

- Loin de moi cette idée. Mon objectif est au contraire d’éloigner les amateurs ; ceux qui ne dépendent pas d’une guilde comme la tienne, ceux qui sont sans scrupules et ne respectent aucun code de l’honneur, volent autrui uniquement pour de mauvaises raisons…

Après quelques effets de manches et de langues sur le thème de la propriété et du partage, je descends de mon chariot afin de rejoindre Breth, ayant abandonné son ouvrage pour une petite bière bien fraiche.

Quelques banalités plus tard sur le plaisir de se revoir, la chaleur estivale, le manque d’eau pour les plants de tomates, nous abordons nos différentes lectures estivales. Et là quelle n’est pas ma surprise (et la sienne aussi) de constater que nous avons jeté notre dévolu tous les deux, sans s’être consultés, sur le même ouvrage : « Cugel l’astucieux », un vieux manuscrit de Jack Vance, dans lequel il est question… d’un voleur.

- Ca par exemple, tu as trouvé le moyen de lire le même grimoire que moi, au même moment ! grimace-t-il. Moi qui m’apprêtais justement à en faire une chronique !

Je vois que ma démarche le contrarie, et je sais pourquoi, je lui ai coupé l’herbe sous le pied.

- As-tu aimé l’ouvrage ? lui demandai-je.

- Plus ou moins. Il y a de très bons dialogues, Vance ne s’embarrasse pas de détails, et de descriptions, il cherche à mettre en scène au plus vite son personnage dans des situations où il devra user de malice et roublardise pour se sortir…

- Stop ! C’est moi qui ai rédigé une critique, alors ne te lance pas dans une analyse qui va marcher sur mes plates-bandes, tu veux.

Je me délecte de voir Breth se renfrogner, et reprend d’une voix haute et claire.

- Il s’agit de la fantasy, classée « light-fantasy », c’est-à-dire un genre de fantasy où il est fait une grande place à l’humour, selon le classement de Jean-Louis Fetjaine dans son ouvrage « La fantasy pour les nuls », catégorie dans laquelle on retrouve les « Annales du Disque-Monde » de Terry Pratchett ou encore « Le Donjon de Naheulbeuk » de John Lang.

Cugel l’astucieux est beaucoup plus ancien (1965) que les deux autres cycles évoqués ci-dessus et s’inscrit dans un humour moins potache… Je vous livre la quatrième de couverture :

« Cugel, voleur sans scrupule et beau parleur, commet un jour l'erreur de vouloir dérober de précieux objets à Lucounu, le Magicien Rieur. Mais ce dernier, qui n'a de rieur que le nom, décide d'une punition exemplaire: Cugel se verra envoyé aux confins du monde pour y retrouver une lentille de verre violette. Et pour s'assurer qu'il mènera sa mission à bien, Lucounu incruste par magie dans son ventre une créature qui lui rendra compte de sa loyauté. Pour se sortir de ce mauvais pas, Cugel ne pourra compter que sur ses maigres réserves de courage et surtout sur son inépuisable aptitude à mentir effrontément... mais avec talent!
Remarquable roman qui mêle heroic-fantasy et humour, Cugel l'Astucieux est l'un des chefs-d’œuvre de Jack Vance ».

Ce texte s’inscrit dans le cycle de « La Terre Mourante » de Jack Vance, qui est par ailleurs l’auteur du Cycle de Lyonesse (« science fantasy ») ou le cycle de Tshaï (science-fiction) notamment ; auteur de nombreuses nouvelles et novellas, Jack Vance n’est plus à présenter.

Cugel est un anti-héros, voleur malchanceux, pas très moral, toujours à la recherche de son seul et propre intérêt ; si sa langue est bien pendue, il n’en demeure pas moins malmené, voire manipulé…

- Puis-je quand même dire quelque chose ?

- Je t’en prie mon cher Breth, vas-y.

- Ce qui fait l’originalité de ce personnage, n’est pas qu’il soit un voleur ou un roublard à la langue bien pendue, ou encore un anti-héros, car ils sont légion dans la littérature, surtout fantasy (presque un cliché), c’est qu’il soit sans foi ni loi, et qu’au final, il paraisse presque antipathique, mais sans forcer le trait, de manière naturelle, pas comme un « méchant » à qui l’on attribuerait tel défaut, telle cruauté ou monstruosité. J’ai trouvé ça original, mais en même temps dérangeant, pas toi ?

- Il est humain, moi, j’ai aimé. Il voit son intérêt avant tout ! Puis-je poursuivre ma critique sans être interrompu ?

- Poursuis mon ami, mais j’aurais encore une chose ou deux à dire !

Quand il commence, on ne l’arrête plus. Je soupire, et reprend la lecture de ma prose.

- L’histoire débute dans la cité d’Azenomeï, un jour de foire, et ça, d’entrée, pour le voleur que je suis, ça me plonge dans une ambiance que j’apprécie. Cugel tient son stand, tentant de vendre, à force de boniments, de la camelote, qu’il n’arrive pas à écouler. Curieux de l’enthousiasme suscité par le stand voisin, Cugel échange avec ledit commerçant afin de découvrir la cause de cet engouement et d’en tirer parti.

Sous couvert de s’intéresser aux déboires de Cugel, le commerçant lui propose de s’introduire dans la demeure du Magicien Rieur dénommé Iucounu, débordant de richesses, pendant qu’il retiendra ce dernier dans son commerce. N’y voyant que son intérêt et pas suffisamment les risques encourus, Cugel pénètrera dans la demeure du magicien afin de soutirer à ce dernier quelque bien précieux.

Revenu avant que celui-ci n’ait décider de disparaître, Iucounu punira Cugel de mort à moins que ce dernier n’accepte de partir en quête d’une lentille violette qui peut modifier la vision du porteur de l’objet lequel découvre alors le monde sous un jour somptueux, voire paradisiaque ; Cugel ayant accepté et afin d’éviter qu’il n’en profite pour disparaître des radars du magicien, celui-ci lui insère dans le ventre, posé sur son foie, une petite créature appelée Frix, ayant pour raison d’être, d’infliger d’énormes souffrances à Cugel en cas de non-respect ou d’éloignement des conditions du contrat convenu.

- Là, j’aimerai revenir sur un point qui m’a beaucoup plu.

Breth, à nouveau, se permet une intervention. Il a eu le bon goût néanmoins d’attendre la fin de mon petit hiatus, il ne reste que ma conclusion.

- Je t’écoute.

- Cette lentille que Cugel va devoir ramener pour Iucounu, j’ai trouvé l’idée remarquable. Nous sommes en 1965, et Vance nous décrit une lentille magique que les hommes se fixent sur les yeux pour plonger dans un monde virtuel paradisiaque… Un monde qui leur fait tout oublier, jusqu’à se nourrir, ou se laver… Ca ne te fait pas penser à quelque chose ?

Maintenant qu’il insiste, oui, en effet, je regrette même ne pas l’avoir moi-même relevé.

- Bienvenue dans le monde des geeks du vingt-et-unième siècle !

- Exactement ! Il décrit avant la naissance d’internet et des mondes virtuels, une lentille qui permettra d’échapper au quotidien et se projeter dans un monde parallèle dépaysant, magnifique et peuplé de superbes créatures. Dans ce monde, on vit dans des palais, entouré d’hommes et de femmes rivalisant de beauté et de charme, et pour rien au monde, ils ne veulent revenir dans la réalité. D’ailleurs, ils sont nourris par d’autres habitants qui sont inscrits sur une liste pour récupérer les lentilles de ceux qui finissent par mourir !

- Tout comme certains ne peuvent se détacher de leur écran, et doivent même être nourris par leurs parents. Tu as raison, Breth. Ce passage de Vance était pour le moins visionnaire sur notre société. Il a vu ce qui pouvait se passer quarante ans avant l’avènement des mondes parallèles. Mais tu ne peux pas non plus résumer « Cugel l’astucieux » à cet épisode, car le gros du roman réside dans son périple pour s’y rendre, et plus encore, pour en revenir. L’aventure de Cugel, c’est avant tout, son long aller et retour qui vont donner lieu à des rencontres drôles avec des créatures étonnantes, bizarres, louches, dans des contrées étonnantes, et à de surprenantes péripéties. Les renversements de situations seront légion, et les dialogues sont vraiment savoureux.

Le roman est un vrai plaisir, il se lit rapidement et sans « prise de tête ». Une belle lecture estivale. Rien n’est très sérieux, mais tout est très plaisant… Et ce qui est remarquable, c’est que Breth partage mon avis… Et ça, ça vaut bien une petite mousse bien fraîche !

Cugel l’astucieux – Jack Vance
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