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Les fées du logis

Les fées du logis

Il y a un monde fou autour de moi, de la fumée de narguilés, un brouhaha tapageur, et de jolies fées aussi, à la poitrine dénudée. Ce sont elles qui m’apportent les chopes de bière directement à la table. Avec leurs petites ailes, adaptées à leurs tailles, elles survolent les clients qui occupent chaque mètre carré de la taverne. C’est que nos petites serveuses ont du succès. Elles ont beau avoir la taille d’une poupée, elles ont de petits corps de femmes aguicheurs, et juste la force suffisante pour transporter une pinte dans chaque main. Elles virevoltent entre les tables avec une aisance magique qui fait rire la clientèle et la pousse à consommer. Tous les buveurs patentés tentent d’en choper une au passage, mais de mémoire d’homme, aucun n’y est parvenu. Et pas un ne pourrait non plus rapporter avoir vu l’une de ses créatures renverser une goutte de leurs verres pourtant remplis à ras-bord ! Le « logis », jadis déclinant, est devenu avec l’embauche de cette compagnie de fées, l’établissement le plus en vue de Tal Vermane. Son enseigne jadis rouillée et bancale a été dorée à l’or fin juste avant mon arrivée dans cette cité, et tout le monde en ville parlait de cette auberge. En tant que barde et auteur, je ne pouvais que m’y rendre, j’allais y trouver l’inspiration, c’est sûr, et de l’ouvrage également. L’établissement avait alors été rebaptisé, il n’était plus « le logis », trop connoté négativement, mais était devenu « les fées du logis »… Vous savez désormais pourquoi.

Oui, je sais, vous vous posez des tas de questions ! Qu’est-ce que je fiche à Tal Vermane ? Pourquoi ai-je quitté « l’auberge de la fesse heureuse » ? Où est Harken ? Suis-je toujours maudit ? Enfin, je me dis ça, mais en fait, non, si ça se trouve, vous ne vous posez aucune question…

La fée dépose deux chopes à ma table, et le vieux qui se trouve en face de moi, me pousse doucement une bière dans ma direction. C’est lui qui me rince le gosier depuis plus d’une heure. Il m’écoute, sans parler, avec une attention, et un intérêt que l’on ne m’a plus porté depuis que j’ai quitté Harken. Je ne connais que son nom, Barrus, il ne m’en a pas dit plus, je n’ai pas cherché à en savoir davantage non plus. Il me fait songer à un vieux sorcier, vous savez, celui qui attendrait un héros, dans l’alcôve d’une auberge. Il a un regard mystérieux, et malicieux, des cheveux gris filandreux, et une robe élimée et trouée, qui hélas, le fait plus ressembler à un ermite, ou à la rigueur, un moine ayant fait vœu de silence. Il est bien tombé avec moi car je parle pour deux… Surtout quand on entretient ma verve et mon imagination avec de bonnes rasades d’alcool.

- Harken savait y faire avec moi, il écoutait mes histoires en me payant en liquide, confiai-je à mon curieux interlocuteur… Oh elle est bien bonne celle-là, vous voyez, j’ai changé de cité, mais le talent est toujours là, et mon humour aussi. Pourtant, c’est pas ce qui a fait décoller mes ventes ! « La trahison des alchimistes » s’est mal vendue malgré des retours élogieux, et « les chroniques de Breth et Harken » se sont vite essoufflées. Par les dieux qu’il est dur de connaître le succès quand on est un jeune auteur.

Le vieux Barrus s’étrangle en buvant. Ses petits yeux rieurs expriment au-delà des rides de son visage, une hilarité contenue.

- Quoi ? C’est le jeune auteur qui vous fait rire ? Oui, bon, j’ai pas vingt piges, je le concède, mais vous avez au moins deux fois mon âge, alors, à votre place, je m’avancerai pas sur ce terrain glissant. On dit « jeune auteur » quand on n’a pas encore été beaucoup publié, c’est tout ! Et pourtant, j’ai du stock, s’il y avait un éditeur un tant soit peu intelligent, il investirait sur ma petite personne, je pourrais être un auteur prolifique ! J’ai une belle expérience derrière moi. J’ai affronté une succube quand même !

- Vous savez que succube est un mot masculin et que vous ne cessez de l’employer au féminin, me glisse le vieil homme après avoir reposé délicatement sa chope.

Putain, je le crois pas, le mec ne desserre pratiquement pas les dents depuis près d’une heure et quand il daigne ouvrir la bouche, c’est pour me faire une leçon de français. C’est bien ma veine, je suis tombé sur un vieux grincheux, je préférais la version silencieuse, le sorcier mystérieux plutôt que le prof tatillon et chiant.

- Evidemment que je le sais, je suis Breth Harken, je suis auteur, et sans avoir la science infuse, j’ai la plume qui vire au bleu lorsque je fais une faute de syntaxe (ndlr : allusion un peu tordue et alambiquée au correcteur d’orthographe).

- Alors pourquoi avoir mis en titre de votre ouvrage, une faute aussi grossière ? Cela n’engage pas les érudits à vous lire !

- La malédiction de la succube, ça sonnait mieux que la malédiction du succube, surtout que dans toute mon histoire, ce n’est pas un homme qui m’a balancé ce mauvais sort, mais une démone ailée répondant au nom de Kora Sahn ! Mais je ne sais même pas pourquoi je parle de ça avec vous ! Vous êtes qui au fait ?

- Je m’appelle Barrus, je vous l’ai dit tout à l’heure lorsque vous m’avez invité à votre table !

- Comment ça je vous ai invité ? L’âge et la bière ne font pas bon ménage, mon vieux, c’est vous qui m’avez invité !

- Pourquoi écouterai-je vos déboires sinon en échange d’une table et de quelques boissons, réplique-t-il avec une mesquinerie que je découvre.

Je prends soudainement conscience que la note est pour ma pomme et qu’elle va s’avérer salée, car en plus des consommations, il y a cette table et cette alcôve, qui font grimper sérieusement les tarifs. L’auberge est tellement prisée avec ces nouvelles serveuses ailées que le gérant, le gros Beef, a fait virer toutes les chaises autour des tables de la salle commune afin d’y entasser plus de monde. Ne restent que les banquettes des alcôves, qui se louent à prix d’or ! Je remue doucement sur mon siège, comme soudain pris d’hémorroïdes, comme si ces foutus fauteuils voulaient me faire prendre conscience que je venais de me faire mettre bien profond.

La suite de cette étonnante rencontre dans quelques jours. Vous saurez alors qui de ce Barrus ou de moi, a eu le dernier mot. Qui est cet homme étrange ? Comment va-t-il involontairement faire basculer le fabuleux destin de votre obligé ?

Une petite remarque sur l'illustration... Un petit effet personnel que les regards avisés n'auront pas manqué de remarquer. La "fée" est une oeuvre de Boris Valléjo que j'ai incrustée dans ce décor de taverne dont l'auteur m'est hélas inconnu (mais où l'on reconnaîtra le célèbre "the witcher" avec ses cheveux blancs).

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