Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Passé à tabac ou faire un tabac ?

Passé à tabac ou faire un tabac ?

L’idée de me produire en public m’excite, c’est heureux pour un barde, sauf que j’ai un peu forcé sur l’alcool et que pousser la chansonnette n’est pas mon fort. J’ai la bouche soudainement bien pâteuse. Il faut savoir que parmi les bardes, les spécialités sont aussi nombreuses que celles des voleurs, qui peuvent être crocheteurs, pick pockets, désamorceurs de pièges, escaladeurs, dissimulateurs. Pour nous, c’est la même chose, il y a les bardes musiciens, les conteurs, les jongleurs, les chroniqueurs, les amuseurs publics, les professeurs, et rares sont ceux qui embrassent toutes ces spécialités. J’en fais partie, et oui, je peux être tout à la fois, mais hélas, force est de constater que le talent en est d’autant réduit qu’il est dispersé dans de nombreuses disciplines. Je taquine le luth, et un peu la lyre, mais je n’ai pas la voix de Bru Casse-voix (pour ceux qui ont lu mes chroniques, ils savent de quoi je parle). Le trac m’engourdit un peu au moment de monter sur la table que le gros Beef s’empresse de me dégager au centre de la taverne.

- Vas-y ménestrel, chante, j’ai foi en ton talent, me murmure la fée qui se trouvait au comptoir quelques secondes plus tôt. Elle est charmante, y’a pas à dire, mais je ne suis pas certain que son seul soutien suffise à apaiser les clients, et contenter le propriétaire des lieux. Les fées ont toutes foi en toi !

Ce sont bien les seules. Les autres clients descendent leur chope et me lancent des regards désabusés en se demandant qui je suis et ce que je fais là. Sûr qu’ils auraient préféré qu’une femme se déhanchent sur la table à ma place. Mais bon, voilà, ils devront se contenter de votre modeste serviteur.

Un premier son sort de ma bouche, je vais lancer la soirée avec « la complainte des gens heureux ». Je gratte quelques cordes à mon luth pour l’accorder, et me lance dans cette balade joyeuse avant que les grognements de mécontentement ne me parviennent. Mais une fois le refrain entonné, je suis surpris de constater que toutes les fées le reprennent avec moi, en virevoltant au milieu des clients hilares et assoiffés. Tous s’empressent de recommander. Le succès est immédiat, fulgurant et inattendu. Je n’en crois pas mes oreilles, ils chantent tous à tue-tête, s’époumonent sur ma chanson à en user leurs dernières gouttes de salive.

Et à la fin de mon premier chant, déjà, ils hurlent à tue-tête pour que je poursuive ! Sûr que je ne vais pas m’arrêter là. A ce rythme-là, encore une chanson et j’aurais remboursé mes dettes, une de plus et je pourrais exiger une chambre !

L’ambiance est incroyable, et à la fin de ma seconde ritournelle « Elle a fait une bêtise toute seule », tous les clients dansent en entrechoquant leurs chopes débordantes de mousse. Je n’ai jamais connu pareil succès, je m’enivre de leurs vivats, de leurs bonheurs, de leurs regards admiratifs et joyeux. Ah que cela fait du bien, n’est-ce pas, en ces moments difficiles ? Et puis, surtout, au milieu de cette foule en délire, sous les pirouettes aériennes des fées hilares, je la vois, elle, qui me regarde en souriant… Elle est belle comme un clair de lune, et détonne au milieu de cette foule bruyante et alcoolisée essentiellement masculine. Qui est-elle ? Que me veut-elle ?

Lorsque je termine mon premier tour de chant, en sueur, et essoufflé comme si je venais de faire trois fois le tour de la cité pour semer de vilains coupe-jarrets (rigolez pas, ça m’est arrivé), je n’ai qu’une idée en tête : la retrouver. Mais une fois descendu de ma table, et donc de mon piédestal, j’ai mon public en folie qui se précipite vers moi pour m’acclamer, me toucher, me réclamer une faveur ou me payer une tournée. A ces derniers, je suis sur le point d’accéder à leur requête (chanter donne soif), mais mon regard croise à nouveau mon enchanteresse. Je m’excuse, les repousse poliment, et me fraye un chemin vers elle. A tout instant, je m’attends à ce qu’elle disparaisse, que tout cela ne soit que magie et illusion, ce ne serait pas la première fois. Mon désir et mon imagination m’ont déjà joué des tours, surtout avec la gent féminine… Voire ma précédente aventure avec la succube Kora Sahn… L’on ne m’y reprendra pas !

Mais je parviens jusqu’à elle sans qu’elle n’ait disparu, victime d‘un maléfice ou d’un enchantement.

- Ma dame, je vous ai vu depuis mon estrade improvisée, et je dois vous confier que depuis, mon cœur s’est emballé, je vous conjure de bien vouloir le calmer en acceptant mon invitation.

Je vais me prendre un râteau, c’est sûr, elle est trop belle pour moi, et toute l’assemblée va rire de cette farce… Avouez, vous seriez les premiers à vous bidonner.

- Oui, bien sûr, j’en suis honorée, vous chantiez divinement bien, il m’avait dit pourtant que le chant n’était pas votre fort.

Il ? J’entraîne mon admiratrice vers l’alcôve que j’occupais il y a une heure encore avec Barrus. Mais à la place de ce vieux rabougri aux faux airs de Gandalf, j’ai maintenant en face de moi, la plus belle des égéries qu’un ménestrel de ma trempe pouvait espérer rencontrer. Deux belles nattes brunes encadrent un visage jovial et rieur, et son teint de pêche, pigmenté de petites taches de rousseur, sont comme de petites gouttes de miel sur un pétale. J’ai très envie de les lui lécher. Le teint de pêche et le goût de miel, auront fait naître ce désir, qu’y puis-je ?

- Dans l’assemblée réunie ce soir, au milieu de tous ces rustauds, je ne serai pas original en avouant que votre présence détonne, puis-je au moins connaître le nom de la créature qui inspira mes chants ce soir et inspirera sûrement mes chroniques demain ?

Au mot chronique, je vois son regard s’illuminer. Ses yeux, bleus, intenses, passionnés, m’envoûtent littéralement.

Illustration de Elmore.

Illustration de Elmore.

- Alors vous êtes bien Breth Harken, l’auteur de « la trahison des alchimistes » (édité chez Baudelaire, ndlr) et de « la malédiction de la succube » (auto-édité chez Amazon, ndlr), l’auteur de ses chroniques drolatiques et fantasystes qui circulent sous le manteau des réseaux de la ville ?

On ne m’avait jamais présenté de la sorte, et avec une telle verve, une telle admiration, elle m’encense au point de me faire rougir.

- Et à qui ai-je l’honneur ?

- Il m’avait dépeint un homme banal, de peu de talent, timide et gauche, gentil mais un peu benêt, je ne peux croire qu’il s’agisse du même Breth Harken !

Encore ce « il » !

- Mais enfin de qui parlez-vous ?

- Je me nomme Louana, et je suis envoyée par votre ami Harken… Il court un grand danger, il a besoin de vous…

Ben voyons, ça m’aurait étonné, au moment où je démarre une nouvelle aventure en solo, voilà que ce lascar se rappelle à moi ! Et comment m’a-t-il dépeint au près de sa belle émissaire ? Un benêt timide et gauche ? Un homme banal, moi le grand Breth ! Ah il ne perd rien pour attendre, il ne manque pas d’air, il me fait quérir parce qu’il court un grand danger, et il me décrit comme un être insipide… Enfin, il a pour lui le bon goût de m’envoyer la plus délicieuse et la plus ravissante des messagères. Une offre pareille, ça ne se refuse pas… Et puis, c’est mon ami depuis tant d’années, une petite brouille ne peut pas tout effacer, je me dois de lui venir en aide et de le tirer de ce mauvais pas. Je suis fidèle en amitié, j’ai un cœur pur, je suis loyal et courageux, voilà ce que ce nigaud aurait dû lui dire à notre belle Louana !

Passé à tabac ou faire un tabac ?
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article