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Le premier chapitre de "La trahison des alchimistes"

Le premier chapitre de "La trahison des alchimistes"

Pour vous faire une idée de mon ouvrage, rien de mieux que la lecture du premier chapitre. Vous ferez connaissance avec deux de mes personnages principaux, vous découvrirez mon style et mon univers, vous adhérez ou pas en toute connaissance de cause. N'hésitez pas à revenir vers moi pour plus de précisions, ou mieux, à laisser vos commentaires ! Bonne lecture ;-)

Chapitre 1.

Elhéa et Shivan Kandor

*

 

                        Les hauts bois de Kandor constituaient le cœur de la forêt d'Halstrigh, sa partie la plus inaccessible aux hommes. Les arbres qui la composaient se dressaient telles des sentinelles millénaires veillant à la quiétude des lieux. Les elfes y vivaient retirés depuis l'aube des temps, ils y avaient aménagé les bois avec harmonie et respect pour la nature.

De superbes passerelles finement sculptées reliaient des hêtres, des chênes et des séquoias plusieurs fois centenaires. Des avancées et des balcons en bois entouraient les troncs, dont certains avaient été creusés pour y héberger les maîtres des lieux.

Mais dans ce domaine réservé aux elfes, dans cette partie du Royaume la plus éloignée de la civilisation des hommes, une femme avait réussi, à force de patience et de ruse, à se faire accepter par la petite communauté des elfes des hauts bois de Kandor. Une femme qui avait pourtant l'habitude de vivre au cœur des villes, habituée à voler le cœur des hommes… Une courtisane...

Pour parvenir à cette prouesse, elle avait traversé la moitié du Royaume, manipulé bien des hommes, et depuis quelques semaines maintenant, se jouait des sentiments d'un elfe qui avait eu le tort de croiser son chemin et d'en tomber amoureux.

Elle possédait une palette d'expressions qui lui permettait de jouer la comédie à la perfection, et cela faisait maintenant presqu’une lune qu’elle s’évertuait à lui faire perdre ses moyens.

Quand enfin, son soupirant aborda le sujet qui l'intéressait, elle n'eut pas à forcer son talent pour dissimuler son intérêt derrière un masque d 'effroi et d'étonnement.

 - La naga de Kandor ? s’étonna la jeune femme. J’ignorais que jadis une naga terrorisait cette partie de la forêt. 

La courtisane profita de cette allusion pour se dégager de l’étreinte de plus en plus rapprochée de son soupirant, un jeune elfe que la beauté et la noblesse des traits avaient séduite, autant que son noble lignage. Elle fit quelques pas dans la pièce, aménagée au cœur d'un tronc majestueux, consciente d’être observée.

Elle prit donc soin de se déplacer langoureusement, ondulant des hanches et du bassin pour que sa robe de tulle mette encore plus en valeur ses courbes harmonieuses et sensuelles. Elle prit ainsi le temps d’observer d’un air distrait les nombreux objets de valeur qui se trouvaient dans la chambre.

Des étoffes rarissimes pendaient aux quatre coins de la pièce, surplombant des boiseries finement ciselées et des meubles bas sertis d’émeraudes, hélas impossibles à extraire du bois.

 - Qui êtes-vous, Warênda ? demanda l’elfe qui s’était attiré les faveurs de cette femme, et par la même occasion, le courroux de sa famille. Vous voyagez mystérieusement au cœur de la forêt, faites intrusion dans mon village, dans ma vie, et je ne sais rien de vous. 

La jeune femme sourit, s’attendant tôt ou tard à cette question. Mais elle tournait le dos à son galant, et Apori ne s’aperçut de rien.

 - Mais qu’y a-t-il à savoir sinon que mon corps brûle pour vous, et que le vôtre se consume de désir lorsque je suis à vos côtés ? répondit-elle après avoir réprimé un sourire. Que cherchez-vous, Apori ? Ne sommes-nous pas heureux ?

Il la détailla de la tête aux pieds en essayant de trouver une réponse qui ne soit pas une banalité. Elle était si belle, si délicate et si peu farouche qu'il se sentait totalement démuni en sa présence. Rien à voir avec les réactions effarouchées et protocolaires des elfes femelles en présence d'un congénère masculin. Warênda dégageait une assurance pleine de charme mais non dénuée d'autorité. Elle menait indéniablement la danse, il en avait conscience, mais pensait qu'il s'agissait-là des manières directes des humains. Leurs vies étaient si courtes qu'ils ne pouvaient se permettre de perdre du temps à se courtiser trop longtemps. Mais était-ce la seule raison à cette cour précipitée ? Il ne connaissait pas la race des hommes, et les femmes encore moins...

 - Certes, admit-il, mais tout cela s’est passé si vite. Cela fait moins d’un mois que je vous connais, et tout se bouscule, j’ai l’impression de ne plus être maître de mon existence. 

Ca, c’est normal, songea Warênda en prenant le peigne sur la commode. J’ai tout fait pour ça, je suis assez douée pour ce genre d’exercice, c’est mon métier. 

Il l'observa en train de lisser sa longue et belle chevelure d'un air faussement détaché. Ce geste délicat et sensuel fit naître en lui le désir d'y plonger le nez afin de la respirer tout entière. Depuis plusieurs soirs, elle se coiffait ainsi devant lui, dans des tenues qui l'affolaient, et il trouvait cela terriblement impudique. Elle semblait se jouer de son désir, s'amusait à l'attiser en sachant qu'il ne franchirait jamais le pas. Il se sentait vulnérable et impuissant mais pour autant, cela ne le gênait pas. Il s'étendit sur le lit pour s'obliger à détourner les yeux de la jeune femme.

 - Jamais je n’aurais pensé partager pareille intimité avec une femme avant d’avoir passé plusieurs années à la courtiser. Evidemment, les humaines sont moins farouches, dit-il en souriant, on dit même que certaines partagent le même lit dès la première nuit... 

C’est habituellement mon cas, pensa Warênda en démêlant ses longs cheveux bruns tombant sur ses épaules. Dire qu’il m’a fallu un mois pour avoir le privilège de m’introduire dans vos appartements... Une éternité ! J’espère au moins ne pas avoir perdu mon temps... 

 - Les elfes doivent courtiser leur future épouse pendant une année entière avant d’obtenir leur premier rendez-vous, poursuivit Apori. Puis ils devront attendre patiemment une autre année avant d’espérer recevoir leur premier baiser, ayant entre temps multiplié les gestes galants pour mériter ce privilège... 

Et vous ? se demanda la courtisane, qu’avez-vous fait pour mériter le baiser que vous avez osé déposer sur ma joue tout à l’heure ? Rien pour l’instant... Il va falloir songer à payer, cher ami... Il va falloir vous montrer plus bavard sur cette histoire de naga. 

Warênda avait entendu parler à Kos, sa cité, des larmes sacrées de la naga de Kandor, et après avoir mené sa petite enquête auprès d’un amant érudit, elle avait fini par savoir qu’il s’agissait d’une relique très précieuse, à la valeur inestimable, mais seulement connue des elfes des hauts bois de Kandor.

Apori se redressa et admira le visage de Warênda dans le reflet du miroir disposé devant elle. Ses yeux en amande et son petit nez pointu lui donnaient un petit air coquin qui n’était pas pour lui déplaire. Ses lèvres fines et humides exerçaient chez lui une attirance qu’il n’avait connu chez aucune autre femme. Il décida de lui en faire l’aveu, espérant ainsi lui plaire davantage.

 - Je ne voudrais pas vous choquer, mais vous avez touché mon âme et mon cœur. Vos lèvres dégagent une sensualité rare, et je m’y sens attiré comme une abeille peut être attirée par une fleur... 

Evidemment, sourit la jeune femme sans cesser de se peigner. Mes lèvres sont dessinées au Kiel Rosa, un fard délicat et discret qui fait tourner la tête à tous les elfes. Pour le prix qu’il m’a coûté, il peut remplir convenablement son office.

 - Vous êtes bien silencieuse, ma dame, poursuivit Apori en s’approchant de la courtisane. Mon attitude vous aura-t-elle déplu ? Vous ai-je troublée d’une quelconque façon ? Dîtes-moi ! Ne me laissez pas dans l’embarras. 

Votre attitude est digne d’un gentilhomme, songea la courtisane. Rarement les hommes m’ont aussi bien fait la cour, et pourtant, je vais devoir vous trahir. Je suis silencieuse parce qu’il m’arrive de ne pas être fière de mes actes, et celui que je m’apprête à accomplir n’est pas digne du respect que vous m'avez si bien témoigné. Je suis désolée.

 - Que se passe-t-il donc ? insista l’elfe, désappointé. Pourquoi ce silence ? 

 - C’est cette histoire de naga, finit-elle par avouer. Je suis troublée, et j’en ai des frissons. Et si cette créature revenait, ce soir, pour brûler le village de son souffle légendaire et destructeur. 

Ce fut au tour d’Apori de sourire.

 - Si ce n’est que cela, rassurez-vous, les nagas ne crachent pas le feu, ce ne sont pas des dragons ! Leur souffle est au contraire un brouillard humide et gelé qui vous pétrifie sur place ! Mais conscient que ses explications n'avaient rien de rassurant, il ajouta.  Et de toute façon, la naga de Kandor a quitté le monde des vivants depuis des générations, nous n'en avons plus revu depuis des siècles... 

Warênda exprima maladroitement son soulagement. En fait, elle s'exaspérait intérieurement de devoir aussi longtemps tourner autour du pot. Jusqu'à présent, elle avait fait preuve d'une patience remarquable, mais elle touchait au but et une certaine fébrilité l'habitait désormais.

Cela je le sais, mais les larmes sacrées : qu’est-ce donc ? Où sont-elles ?

Apori releva la petite crispation qui déforma un instant ses lèvres délicieuses. Qui avait abordé ce sujet de la naga de Kandor ? Ce n'était pas malin de sa part, maintenant, elle était effrayée. Peut-être pourrait-il la rassurer en lui racontant toute l'histoire ?

 - En réalité, cette histoire pourrait être une histoire pleine de poésie et d’amour, dit-il s'approchant de la jeune femme.

Il la contempla et approcha les mains de ses épaules, hésitant à les poser. Warênda perçut son émotion dans le miroir et passa une main dans ses cheveux. Elle en profita pour dénuder son épaule. Elle avait la peau cuivrée des filles du sud, et Apori, qui avait comme tous les elfes, la peau très pâle, était attiré par ce genre de femme. Il éprouva les plus grandes difficultés à dissimuler son trouble. Elle était… si exotique… Il se décida alors à remettre le pan de sa robe qu'elle avait légèrement repliée sur son épaule en passant la main dans ses cheveux. Il effleura sa peau douce et chaude. Son pouls s'accéléra.

Warênda se redressa à ce contact, et se tourna brusquement vers lui. Apori ne put s’empêcher de contempler le creux de ses seins, généreusement découvert avec cette robe au décolleté plongeant.

 - Me la raconterez-vous ? 

 - Quoi donc ? s’excusa Apori en reprenant ses esprits, et en rougissant légèrement.

 - Cette histoire pleine de poésie et d’amour. 

 - Ah oui, bien sûr. 

 - Maintenant, relança la jeune femme pleine d’enthousiasme en sautillant presque sur place. Je veux que vous me la racontiez maintenant. 

Apori fut troublé par le changement d’attitude de Warênda, qui venait de passer sous ses yeux en l’espace d’un battement de cœur, de l’image qu’il se faisait de la femme fatale à celle de la femme-enfant, capricieuse et déroutante. S’il avait mieux connu les humaines, il aurait compris qu’il s’agissait d’une courtisane, et se serait montré plus méfiant. Peut-être aurait-il alors trouvé la jeune femme moins amusante, et probablement ne se serait-il pas jeté la tête la première dans le piège qu’elle s’apprêtait à lui tendre.

 - Je vous préviens, commença-t-il en s’asseyant sur le fauteuil qu’elle venait de quitter, c’est une histoire pleine de poésie, mais non dénuée de cruauté. 

 - Dans toute poésie se dissimule un brin de cruauté, répondit-elle en prenant place sur ses genoux.

Apori fut troublé par cette sensuelle proximité. Elle se trouvait sur ses cuisses et il sentait la douce chaleur de son corps qui se dégageait d’elle pour le consumer à petits feux. Il se trouva bien en peine de prononcer le moindre mot avant de longs battements de cœur, avant d’être parvenu en tout cas à canaliser son émotion.

 - Cette histoire remonte à la nuit des temps, se lança-t-il enfin, mais elle est entièrement vraie, et je pourrais vous prouver la véracité de mes propos. Elle date d’une époque lointaine, une époque où les hommes ne s’étaient pas encore installés dans le Royaume, une époque où seuls quelques elfes exploraient la forêt, en quête d’arbres majestueux pour s’y installer. 

Warênda songea à ces appartements somptueusement décorés, au sommet d’un arbre plusieurs fois centenaire.

Les elfes étaient passés maîtres depuis des lustres dans l’exploration forestière, vivant de la forêt, tout en l’entretenant et la protégeant.

 - Parmi ces premiers elfes explorateurs se trouvait un couple uni depuis cinq cents années, et amoureux comme au premier jour, se couvrant d’attention l’un pour l’autre à chaque nouvelle heure qui leur était donnée de vivre ensemble. Ce couple, que toute la tribu prenait en admiration, s’appelait Elhéa et Shivan Kandor, ils devaient laisser leur nom au cœur de la forêt qu’ils avaient explorée, en compagnie des leurs. Un beau jour, qui n’a d’ailleurs rien de beau, bien au contraire, une naga fut surprise dans le lac qui se trouve à une lieue d'ici. Les nagas sont de grands vers lacustres qui ne quittent les fonds marins que de manière exceptionnelle. Mais lorsqu'ils sont dérangés, ils peuvent alors s'extirper de l'élément liquide dans lequel ils vivent et explorer les alentours. C'est ainsi que l'on vit cette créature gigantesque survoler les bois où mes ancêtres s’étaient installés. Imaginez un ver monstrueux, aux écailles bleutées, pourvu de deux ailes translucides, comme celles d'une libellule… une libellule gigantesque et cruelle. La créature s'est dirigée vers le village en ondulant dans le ciel comme un serpent, juste au-dessus des cimes.

 - Dieux du ciel ! s’exclama Warênda qui fit semblant d’être effrayée.

Elle se blottit contre sa poitrine, telle une petite fille effarouchée.

 - Oui, vous pouvez être effrayée, dit-il, ému par cette nouvelle promiscuité, car la suite de mon histoire est bien funeste en vérité. 

Funeste, peu importe, pourvu qu’elle ait un rapport avec les larmes sacrées de la naga de Kandor, espéra-t-elle en passant une main douce et caressante sur la nuque de son soupirant.

 - Où en étais-je ? demanda Apori qui tenait de réprimer son trouble. Les doigts qu’elle promenait négligemment sur son cou, anéantissaient ses efforts de concentration.

 - Souhaitez-vous vraiment entendre la suite ? Je vous préviens, c’est cruel à entendre pour une femme telle que vous. 

Une femme telle que moi en a entendu et vu de bien pire, songea la courtisane, soudainement mélancolique. J’ai le cœur plus dur que les écailles de votre naga.

 - Allez-y, dit-elle dans un souffle, je vous promets de contenir mes larmes. 

Apori la couva du regard avant de reprendre.

 - La naga disais-je, survola la cime des arbres que mes ancêtres occupaient alors. Aucun ne commit l’imprudence de sortir à cet instant, et il passa au-dessus d’eux sans remarquer leurs habitations sylvestres. En revanche, à son retour dans le lac, il repéra la douce Elhéa, qui était en train de se baigner. Le monstre fondit sur elle tandis qu’elle nageait. Elle évita la charge du monstre en plongeant au dernier moment. Mais la naga l'imita et plongea à son tour, provoquant du même coup un raz de marée qui alerta son époux Shivan. Quittant son refuge sylvestre, il se précipita vers le lac dès qu’il aperçut les remous provoqués par la créature. Il venait de comprendre que sa chère et tendre épouse courrait le plus grave des dangers, et qu’il n’était pas à ses côtés pour la protéger. Sa course folle le mena au bord du petit étang, à l’instant même où la naga venait de saisir dans sa gueule, le corps de la malheureuse Elhéa. Shivan lui proposa alors un marché. Prends-moi à sa place, je suis plus robuste, tu auras plus à manger. Le monstre refusa mais un argument acheva de le convaincre. Si tu la tues, menaça Shivan, je te poursuivrai jusqu’en enfer, et je te transpercerai le cœur, j’en fais le serment. La naga hésita, mais à force de persuasion, accéda à la demande de Shivan. Il déposa la belle et douce Elhéa sur la berge, et se saisit à sa place du malheureux Shivan, qui ne fit rien pour esquiver la charge fatale, fidèle au serment qu’il avait prononcé. La naga prit alors un malin plaisir à dévorer Shivan sous les yeux de sa bienaimée, qui n’en finissait plus de pleurer. 

Oui, l’encouragea-t-elle silencieusement. Elle pleure, et qu’advient-il de ses larmes ? Pourquoi deviennent-elles sacrées ? Qu’ont-elles de si précieuses ?

La courtisane mourait d’envie de lui poser toutes ces questions, mais elle se dévoilerait, et jetterait alors le trouble dans l’esprit d’Apori puisqu’elle était censée ne rien savoir de cette histoire. Elle devait paraître crédule jusqu’au bout, sous peine de rendre plus compliqué la suite de son plan.

 - Dieux du ciel, vous aviez raison, c’est cruel, dit-elle en faisant semblant d’essuyer une larme.

Apori qui s'était laissé entraîner par le cours de son récit, retrouva ses esprits en sentant le corps chaud et sensuel de Warênda remuer sur ses cuisses. Son regard fut à nouveau attiré par le décolleté plongeant que la jeune femme lui collait sous le nez. Il détourna les yeux afin de retrouver le fil de son récit. Il se racla la gorge et reprit d'une voix posée mais faible.

 - Et la cruauté n'a pas atteint son paroxysme, dit-il en guise d'avertissement. Souhaitez-vous vraiment que je poursuive ? 

Warênda réprima son impatience en surprenant le regard de son soupirant dans son décolleté.

Elle gonfla la poitrine et inspira profondément, jouant à merveille la peur. Elle tenait à lui faire croire qu’elle redoutait le dénouement tragique de cette histoire.

 - Je vais essayer de me montrer digne, puisque je vous ai fait le serment de ne pas pleurer, dit-elle d’une petite voix effarouchée. 

Apori lança un regard discret sur la poitrine généreuse de la jeune femme, et reprit difficilement son récit, troublé par la vision de ses seins, tendus comme des glaives sous la fine étoffe.

 - Très bien, où en étais-je ? 

 - Les larmes d’Elhéa Kandor, souffla-t-elle.

 - Ah oui ! Elhéa ne put contenir ses pleurs à la vision de son époux déchiqueté devant elle. Mais la naga n’allait pas se contenter de ce seul corps, et allait commettre la pire des forfaitures. Elle s’éleva dans les airs, une coudée à peine au-dessus du petit lac, et s’approcha lentement de la douce Elhéa, pétrifiée de peur et anéantie de chagrin. La créature souriait d’un air maléfique lorsqu’elle tendit son long cou de reptile en sa direction. Une voix déchira alors le silence de la forêt, une voix qui provenait du corps du monstre, une voix qu’Elhéa reconnut immédiatement pour être celle de son époux. Non, cria la voix, tu avais prêté serment, laisse-la vivre ! La naga s’étonna de cette voix qui s’exprimait à l’intérieur de son corps et qui se répandait comme par enchantement dans toute la forêt. Mais une fois la surprise passée, il s’approcha dangereusement d’Elhéa en dévoilant une redoutable rangée de crocs plus effilés que des épées. C’est alors qu’un phénomène incroyable se produisit, un phénomène provoqué par les sentiments de Shivan pour sa tendre épouse... la naga se pétrifia, comme sous l’effet d’une douleur soudaine, un rictus étrange figea sa gueule reptilienne, et deux grosses larmes de sang roulèrent de ses pupilles monstrueuses, le long de son cou, jusqu’aux pieds de la belle Elhéa. La naga demeura suspendue dans les airs jusqu’à ce qu’Elhéa se saisisse de ses deux larmes scintillantes… deux rubis magnifiques, aussi gros que la paume de ma main. 

Apori montra la paume d’une de ses mains, et Warênda se demanda s’il n’exagérait pas un peu. Des rubis aussi gros n’existaient pas, mais même de taille légèrement inférieure, les pierres précieuses suffiraient à lui assurer une retraite dorée. Plus besoin de vendre ses charmes, monnayer sa chambre à l'auberge de la fesse heureuse, exhiber sa poitrine ou ses cuisses pour pouvoir manger et dormir sous un toit… Ses yeux brillaient de convoitise lorsque l’elfe reprit son récit.

 - Les légendes ont attribué ce miracle à Shivan, dont la force de ses sentiments a permis cet enchantement, considéré depuis comme le plus bel acte d’amour qui puisse exister, un acte qui a triomphé de la vilenie et de la Mort pour sauver l’être qui lui était plus cher que tout, plus que sa propre vie. N’est-ce pas romantique finalement ?

Certes, admit silencieusement la courtisane. Mais qu’est-il advenu de ces rubis ? Elhéa les a emportés probablement, et où sont-ils aujourd’hui ?

 -. Que s’est-il passé ensuite ? demanda-t-elle. Elhéa a-t-elle ramassé les larmes de la naga ? 

 - Oui, elle les a ramassés, et il lui a semblé sentir palpiter dans ses mains, le cœur de son mari défunt. Elle a alors rejeté les rubis dans le lac, heureuse de savoir son époux encore vivant par-delà la mort. 

 - C’est stupide, lâcha Warênda, qui regretta aussitôt de ne pas s’être contrôlée. Apori lui lança un regard interrogateur. Je veux dire, si elle l’aimait, elle aurait dû garder ces pierres précieuses constamment près d’elle, tenta-t-elle d'expliquer.

 - Certes, mais il faut savoir que les elfes ont des traditions funéraires un peu différentes des humains. Il existe pour nous, deux façons de quitter en paix, le monde des vivants : lavé de ses péchés en abandonnant le corps dans les profondeurs d’un lac, ou purifié de sa vie antérieure par les flammes d’un vaste bûcher. 

Me voilà instruite sur les rites funéraires elfiques, maugréa Warênda dans son for intérieur, mais je ne suis pas plus avancée sur les rubis.

 - Et qu’advint-il d’Elhéa ? osa-t-elle demander, en espérant secrètement qu’Apori reviendrait sur les larmes sacrées par la suite.

 - Lorsqu’Elhéa quitta les berges du lac, la naga s’enfonçait lentement dans les profondeurs de l’étang. Elle vécut encore deux cents ans et lorsqu’elle rejoignit son époux dans le trépas, elle provoqua, malgré elle, une nouvelle catastrophe. Sa mort réveilla en effet la créature, qui s’extirpa du fond des eaux en criant vengeance. Elle survola le village et le détruisit de son souffle de glace, semant la mort sur son passage. Elle traqua tous les elfes de la forêt pour les anéantir un à un. Mes ancêtres ont alors organisé une expédition punitive, parmi eux se trouvait un certain Fildaran d’Arnaïs, dont je suis l’arrière-petit-fils. Fildaran accompagnait le prince d’Halstrigh lui-même. La petite troupe retrouva la créature sur les berges du lac où jadis Elhéa venait se baigner. Un combat de légende s’en suivit, un combat où mon aïeul devait s’illustrer en sauvant la vie du prince d’Halstrigh, puis en transperçant le cœur du monstre. 

Warênda sentit poindre la fierté d’Apori dans ses derniers propos, mais cela ne l’avançait guère dans ses recherches sur les rubis. La suite allait toutefois accaparer son attention.

 - Un nouveau phénomène extraordinaire se manifesta, poursuivit Apori. Au moment où la vie allait quitter définitivement le corps de la maudite créature, deux nouvelles larmes coulèrent des pupilles reptiliennes, deux larmes rougeoyantes qui tombèrent au fond du lac et rejoignirent les deux précédentes, considérées comme étant celles de Shivan. Ainsi la boucle était bouclée, les larmes d’Elhéa reposaient au fond des eaux aux côtés des larmes de son époux. 

Quatre pierres, soupira Warênda. Pas deux mais quatre, il ne reste plus qu’à retrouver ce lac.

Le soupir de la jeune femme passa aux yeux d’Apori pour un soupir de soulagement, et il passa une main tremblante d’émotion sur la nuque de sa bienaimée, pour la conforter et lui montrer combien il tenait à elle. Mais Warênda se leva, écartant d’un geste délicat la caresse de son soupirant.

 - C’est une belle histoire, mais je doute qu’elle contienne une part importante de vérité, dit-elle avec beaucoup de subtilité pour provoquer chez Apori une réaction d'orgueil. On n’a jamais vu une naga pleurer des larmes qui se transforment ensuite en rubis. 

L'elfe se redressa, piqué à vif, et Warênda sentit sa poitrine contre ses omoplates.

 - Bien sûr qu’elle est véridique ! 

La courtisane connaissait bien la légendaire susceptibilité des elfes, et elle avait secrètement espéré ce genre de réaction.

 - Allons Apori, je ne cherchais pas à vous vexer, dit-elle d’une voix caressante. Le fait qu’il s’agisse d’une légende et non de la vérité, n’enlève rien à la beauté de l’histoire. 

 - Je vous assure que je n’ai rien inventé, insista Apori, quelque peu radouci, mais toujours aussi déterminé. Les rubis existent toujours, ils sont même devenus les reliques de notre peuple : on les appelle les larmes sacrées de la naga de Kandor. 

Oui, nous y voilà, jubila Warênda. Et où sont-ils ?

 - Les rubis se trouvent toujours au fond du lac ! 

Warênda n’eut même pas à demander où se trouvait ce fameux lac, Apori se proposa de l’y emmener sur le champ. Un magnifique sourire illumina le visage de la jeune femme, et Apori y puisa le courage d’y déposer un baiser. La courtisane répondit à l’étreinte sans trop de passion afin de ne pas enflammer son soupirant. Mais le contact sensuel de ses lèvres suffit à faire d’Apori, le plus comblé des amants.

*

                        Cette nuit-là, les lunes d’Ystériane et d’Esphrézy éclairaient d’une lueur irréelle les cimes gigantesques des hêtres et des chênes, dissipant les ténèbres et faisant disparaître dans leur halo lumineux, le firmament des étoiles. La nuit était donc baignée d’une lueur diaphane, et au cœur de la forêt, deux silhouettes s’élançaient joyeusement sur les pistes faiblement éclairées par les deux astres.

Un elfe, paré de ses plus nobles atours, entraînait derrière lui une jeune femme, dont le rire cristallin résonnait sous les frondaisons, de ce même rire juvénile et joyeux qui l’avait charmé quelques semaines plus tôt.

Apori ne résista pas au désir de l’enlacer. Warênda chercha d’abord à se défaire tendrement de l’étreinte, mais lorsqu’elle comprit qu’Apori l’enlaçait pour grimper à une corde, elle se laissa faire. La courtisane était une excellente grimpeuse, mais une telle faculté aurait peut-être éveillé les soupçons de son prétendant. Pour lui, elle n’était qu’une âme innocente perdue dans la forêt, dont le convoi avait été victime de maraudeurs. Ainsi se laissa-t-elle soulever de terre entre les bras puissants d’Apori. Elle remarqua la facilité avec laquelle il la souleva et s'étonna en son for intérieur d'une telle prouesse, car l’elfe lui avait semblé plutôt frêle.

Enlacés comme deux amants au début de leur romance, Apori et Warênda se balancèrent de branche en branche, au cœur des feuillages frais et odorants des cimes majestueuses. Jamais Apori ne pourrait oublier cette promenade extraordinaire dans les arbres, ce silence uniquement troublé par le vent dans les feuilles, et la promiscuité de ce corps serré lui.

Warênda aussi était troublée et elle commençait à regretter la trahison qu’elle s’apprêtait à commettre. Trouverait-elle la force nécessaire à sa forfaiture ?

Les deux amants abandonnèrent bientôt leur dernière liane, et Apori s’empara tendrement de la main de Warênda afin de la guider sur une branche noueuse qui surplombait un petit lac rond, et scintillant sous les deux lunes.

 - Voici le lac de Kandor, murmura doucement Apori, émerveillé par le spectacle des eaux limpides miroitant à la lueur de la lune rousse d’Ystériane. C’est ici que jadis la naga fut terrassée, c’est ici que jadis Elhéa et Shivan Kandor venaient se baigner, c’est ici que repose leur âme, au cœur de leurs larmes figées dans quatre magnifiques rubis. 

 - Peut-on les apercevoir ? demanda Warênda d’une petite voix innocente, faisant en sorte que sa poitrine moelleuse caresse discrètement le dos d’Apori.

 - Bien sûr, répondit Apori. Pourquoi croyez-vous que je vous ai amené ici ? 

Il voulut déposer sur sa joue un tendre baiser, mais Warênda arborait une petite moue déçue, qui le dissuada.

 - Qu’avez-vous ma chère ? Vous semblez déçue ? 

 - Je ne vois rien, regretta la jeune femme en croisant les bras sur sa poitrine.

A nouveau, elle endossait l'identité de la fillette espiègle et déçue. Apori la compara alors à une petite fille gourmande à qui l’on vient de retirer un pot de miel.

 - Ne soyez pas impatiente, dit-il en désignant un arbre immense de l’autre côté du lac. Lorsque la lune d’Ystériane aura dépassé le séquoia qui se trouve en face de nous, alors elle éclairera la partie du lac où se trouve les pierres sacrées, et alors seulement vous pourrez voir les larmes sacrées de la naga de Kandor. Elles s’embraseront sous vos yeux, et je vous le garantis, Warênda, vous serez éblouie. 

Oui, s’impatienta la courtisane, je ne demande qu’à voir.

La jeune femme ne quitta pas des yeux la lune d’Ystériane de toutes les minutes qui suivirent, et lorsqu’enfin, l’astre lunaire couronna la cime majestueuse du séquoia, elle vit en effet le plus beau spectacle de sa vie. Un rais de lumière orangé croisa un rayon de lumière diaphane émis par la lune d’Esphrézy, et à l’endroit précis de leur rencontre, les profondeurs du lac s’illuminèrent et révélèrent la présence de quatre gros rubis scintillant de mille feux.

 - C’est incroyable, s’extasia Warênda en extirpant de sa robe une petite fiole saumâtre, ils se trouvent juste en dessous de nous ! 

 - C’est pourquoi je vous ai amené ici, répondit Apori, c’est le plus bel observatoire de... 

L’elfe ne put achever sa phrase. Warênda venait de lui faire respirer le contenu d’une fiole d’Ygninth, déclenchant aussitôt chez lui un sommeil profond. La courtisane connaissait l’allergie des elfes pour l’Ygninth, qui les plongeait dans un sommeil immédiat et profond. Evidemment, il se réveillerait dans un jour ou deux avec une bonne gueule de bois, et l’idéal serait de l’égorger pendant son sommeil. Cela prolongerait son répit d’un jour ou deux supplémentaires, le temps que sa famille ne découvre son corps. Mais la jeune femme ne trouva pas la force de lui trancher la gorge. Il était si beau et si paisible dans son sommeil, il s’était montré si doux et si avenant, qu’il ne pouvait mériter une telle fin.

Warênda abandonna le corps assoupi d’Apori, ôta tous ses vêtements, et une fois nue, plongea dans les eaux limpides du lac. Deux brasses lui suffirent pour approcher l’objet de sa convoitise. Elle tendit une main fébrile, et s’empara d’un rubis. Elle constata en souriant que son amant avait à peine exagéré, la pierre précieuse occupait presque toute la paume de sa main.

Elle s’empara des quatre rubis, et remonta à la surface, heureuse et satisfaite... Sa fortune était faite, il ne lui restait plus qu’à quitter la forêt au plus vite. Cette nuit devait marquer le début d’une vie nouvelle, pleine de richesses et de plaisirs.

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