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Maudit !

Maudit !

                   - Ô mes amis… Mes amis… Je m’en veux tellement ! J’aurais dû vous prévenir. Je suis fautif bien sûr.

 

Fautif de quoi ? Qu’est-ce qu’il nous raconte ? Aurais-je abusé de l’alcool ? Quelle heure est-il ? Où sommes-nous ? Luca nous fait face, un verre d’hydromel à la main, l’air navré, et c’est lui qui se lamente et se flagelle pour dieu sait quelle raison. Je ne comprends rien. L’instant précédent, nous étions dans sa chambre.

 

Je me tourne vers Harken qui arbore le même air ahuri que moi. Visiblement, il se pose les mêmes questions. Je me souviens parfaitement du coffre que nous avons crocheté, des parchemins trouvés à l’intérieur… Et aussi, par les dieux, quelle horreur… Le visage cornu de cette femelle perfide… Une succube. Je me recule brusquement de la table où je suis attablé et manque de tomber à la renverse. Les clients de la table voisine éclatent de rire en pensant que je suis ivre… Suis-je ivre ? Oui peut-être… Ivre de terreur. Je me sens maudit jusqu’à la moëlle. C’est bien ce que font les succubes, non ? Elles vous maudissent ?

 

- Comment sommes-nous arrivés là ? Me devance Harken. Je n’ai même pas souvenir avoir descendu les escaliers.

 

- Je vous ai surpris à mon retour dans ma chambre, répond Luca. Vous aviez ouvert mon coffre et trouvé le parchemin de Kora Sahn ! C’est moi qui vous ait arraché à elle et conduit ici. Vous n’en avez pas souvenir mais c’est normal. Quand elle vous sonde, et qu’elle se saisit de votre âme, vous perdez la mémoire, vous étiez sous son charme maléfique. J’ai subi les mêmes déboires que vous.

 

Je me secoue la tête pour essayer de me remettre les idées en place tandis que mon ami vide coup sur coup deux timbales d’hydromel.

 

- C’est quoi ce parchemin de Kora Sahn ? Fis-je en plantant un regard menaçant sur notre soi-disant ami.

 

Je dis soi-disant car il se dit coupable de ce qui nous est arrivé, mais au fond, je n’ai rien contre lui… Pas encore… Même si je pressens qu’il nous a joué un sale tour quand même.

 

- Kora Sahn est la succube qui vous est apparue sur le parchemin, nous murmure Luca en se penchant au-dessus de la table pour éviter de partager l’info avec les tables voisines.

 

- Une succube ? S’étrangle Harken. C’est bien ce que je crois ? Enfin je veux dire, c’est une démone ? C’est bien ça ? Elles lancent des malédictions et tout ? On parle bien des mêmes succubes ?

 

- Hélas je n’en connais pas d’autres, lui répondis-je.

 

Et ma connaissance en démonologie est assez étendue. J’aurais d’ailleurs dû prendre garde aux glyphes avant de les lui lire. Mais j’étais trop fier de lui montrer que je savais lire le parler sombre des premiers âges. Pêché d’orgueil qui risque de nous coûter très cher désormais.

 

- Kora Sahn s’est emparée de vos âmes, et elle va les corrompre et les torturer jusqu’à la fin des temps, nous lâche Luca d’un air faussement navré.

Maudit !

Je ne sais pas encore pourquoi mais je ne le sens pas sincèrement concerné par notre malheur. Il n’a pas mon talent pour l’empathie, et encore moins pour jouer la comédie. Si ses propos sont vrais, son ton sonne faux.

 

- Explique-toi, exigeai-je, avec une impatience au moins équivalente à mon appréhension.

 

Luca se rince le gosier avant de se lancer dans une longue explication.

 

- Je ne suis pas l’illustrateur que vous croyez avoir découvert, dit-il. Je ne suis qu’un simple voleur. J’ai découvert comme vous hier dans mon coffre, ce parchemin maudit, que je ne peux céder sans subir les foudres vengeresses de Kora Sahn. J’en connais chaque mot par cœur.

 

Et le voilà parti dans la récitation de la malédiction.

 

- « Je suis la voix de la vérité et me dois de te mettre en garde. Si tu poses les yeux sur moi, je lirais en toi et exaucerai ton vœu le plus cher… Mais ton âme à moi sera liée à jamais… Sauf si tu peux me livrer une âme plus riche que la tienne, ou, plus improbable, si tu peux me prendre en défaut de vérité. »

 

Je me rends compte alors que les mots sont ancrés dans mon esprit, je peux les réciter en même temps que lui.

 

- Mon vœu le plus cher, reprit Luca d’une voix moins professorale, était d’avoir le même talent que les plus grands dessinateurs du Royaume : Keith Parkinson, Jeff Easley, luis Royo, Rowéna Morill, Frazetta… J’ai toujours envié leur coup de crayon. J’ai dérobé une sacoche une fois à un type et j’ai eu le malheur de lire les runes inscrites sur le parchemin que vous avez déplié. Oh certes, je me suis aperçu très vite que j’étais devenu très doué pour le dessin. Mais chaque fois que je couchais sur le papier un paysage, un portrait, une créature, un malheur survenait. Une jeune fille qui m’inspirait, et hop, je la croquais en quelques secondes. Elle tombait alors sous mon charme. Mais le lendemain, une vilaine peste lui dévorait le visage, ou une branche lui arrachait un œil en se promenant dans les bois. S’il s’agissait d’une créature, un ork, un gobelin, pire un dragon, ces créatures m’apparaissaient dans les jours qui suivaient. Les fantômes, les sorcières et les liches revenaient me hanter. Mes nuits n’étaient que cauchemars. Les paysage eux-mêmes  prenaient vie parfois pour mieux me piéger. Les commandes des marchands, échevins et bourgmestres me causaient inévitablement des tas d’ennuis. Lorsque vous m’avez recueilli, je venais de réaliser un portrait tout ce qu’il y a de plus honnête de la femme du sergent qui m’a ensuite pris en chasse car celle-ci, à la vue de mon œuvre, l’a trouvé tellement belle qu’elle en est tombée amoureuse. Le sergent a cru que je l’avais enchanté, ou maudit. Elle n’a toujours pas retrouvé l’esprit, la pauvre femme…

 

- Pourquoi ne nous as-tu pas prévenu que tu possédais ce parchemin de malheur ? S’emporte Harken.

 

- J’ignorais que vous alliez fouiller ma chambre en mon absence, se défend le jeune homme. Et de toutes façons, elle m’interdisait de communiquer sur elle. Il m’était impossible de prononcer ne serait-ce que son nom !

 

Je note le passé qu’il vient d’employer.

 

- Et maintenant, comme par hasard, tu peux le faire, relevai-je, sceptique.

 

- Parce que je suis libéré, mes amis. Parce que vous m’avez libéré.

 

- Libéré ? S’emporte Harken dont la réaction trahit la colère autant que la peur. Libéré de quoi ? Quelle est cette bouffonnerie que tu nous sers encore ?

 

Je me souviens alors des runes de mise en garde, elles semblent gravées dans mon esprit : « Je suis la voix de la vérité et me dois de te mettre en garde. Si tu poses les yeux sur moi, je lirais en toi et exaucerai ton vœu le plus cher… Mais ton âme à moi sera liée à jamais… Sauf si tu peux me livrer une âme plus riche que la tienne, ou, plus improbable, si tu peux me prendre en défaut de vérité. »

 

- Tu étais sous son emprise, devinai-je en cherchant à percer les secrets de son âme. Tu possédais le parchemin et c’était ton fardeau, ta malédiction. Mais tu lui as livré une âme plus riche et tu t’es libéré de sa domination.

 

Luca tombe le masque, et un sourire de regret s’affiche.

 

- Je suis sincèrement désolé, mais vous avez vu juste, Breth. J’étais maudit jusqu’à ce que vous posiez les yeux sur son portrait. Maintenant, elle va vous visiter, vous harceler, car je le sais, vous lui avez confié votre vœu le plus cher… Oh elle le réalisera, mais le prix à payer en sera exorbitant.

 

- Moi, mes vœux je les exauce moi-même, ricane Harken. Elle n’a pas pu m’en voler.

 

- Certes, mais ce n’est pas le cas de Breth, lui rétorque Luca qui a mieux cerné la situation.

 

Je songe à mon vœu le plus cher, et je tremble d’effroi, car je n’ai pas besoin de chercher très longtemps. Je n’en ai qu’un, et il me vient aussitôt à l’esprit. La démone n’a pas eu à déployer des pouvoirs terrifiants pour lire en moi. Je m’en veux, j’exècre ma propre faiblesse, et cet orgueil qui cause aujourd’hui ma perte…  je suis maudit.

Alors mes amis… Avez-vous deviné quel est ce vœu qui fait de moi un pestiféré des neuf enfers ? Allons, réfléchissez, c’est tellement évident… Tellement évident…

Maudit !
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